Salome à l'Opéra de Stuttgart

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Du grand n'importe quoi !
Cette seule interjection résume le sentiment d'accablement que l'on ressent à la fin de cette Salome de Richard Strauss donnée à l'Opéra de Stuttgart, dans une nouvelle production signée par le cinéaste russe Kirill Sebrennikov. Dans le genre « élucubration vaseuse », elle est à ranger en bonne place dans tout ce que nous avons pu voir d'inepte ces dernières années, principalement – il faut bien le dire - sur des scènes allemandes qui se sont fait comme une spécialité de ce type de productions...
L'histoire de Salomé est transposée ici dans un appartement/blockhaus high-tech - murs épais en béton armé sans fenêtre -, truffé d'équipements de télésurveillance, où vit retranché Hérode, à la fois homme d'affaires et responsable politique, hermétiquement protégé de l'extérieur (avec sa femme et sa belle-fille), où l'on comprend que sévit une armada de terroristes (on pense à un Alter ego d'El Assad ?...) Jochanaan est justement un de ces terroristes islamistes - un acteur originaire du Moyen-Orient dédoublant ici le chanteur qui se tient à l'écart, derrière une paroi de plexiglas... Fait prisonnier, les sbires d'Hérode s'en donnent alors à cœur-joie pour l'humilier, puis le torturer,  façon « Abou-Grahib », c'est à dire en le dénudant et en lui plaçant un sac poubelle sur le crâne, d'abord pour l'étouffer, puis pour servir de linceul à la tête sanguinolente du prophète/terroriste, selon le bon plaisir de Salomé.
Pêle-mêle, la dite Salomé - adolescente névrosée et mal dans sa peau - arrive sur scène fagotée d'un grand T-shirt gothico-informe avant de paraître - dans la fameuse « Danse des sept voiles » - en tutu rose avec des ailes de papillon dans le dos... Narraboth ne se suicide pas mais est abattu par un des hommes d'Hérode... avant de ressusciter pour copuler avec le Page... C'est aussi le passe temps favori d'Hérodias qui monte plusieurs fois à l'étage où se trouve la chambre du couple, pour « s'envoyer en l'air » avec deux blacks exhibés dans leur plus simple appareil, sous l'œil complaisant du mari. Seule liaison avec le monde extérieur, des images se succèdent non-stop sur un grand écran à plasma, images d'actes terroristes et de bombardements en réponse, mais aussi d'afflux de migrants vers l'Europe... ou encore d'Angela Merkel applaudissant à tout rompre (on la voit aussi sauter en l'air) après un but marqué par l'Allemagne durant la Finale de la dernière coupe du monde ! Bref, comment tout mélanger et plaquer de manière complètement gratuite une actualité – contemporaine, brûlante, voire anecdotique - sur une histoire qui n'a aucun rapport avec elle...

L'équipe vocale a bien du mérite, dès lors, à livrer une prestation plus qu'honorable au milieu de ce salmigondis où la stupidité le dispute à la laideur, à commencer par l'allemande Simone Schneider, qui s'avère une titulaire crédible de Salomé, soprano dotée d'un timbre plus sombre qu'à l'ordinaire dans cet emploi, dans lequel elle fait valoir un registre sans faille. Le baryton-basse écossais Iain Paterson, en Jochanaan, allie avec puissance vocale – mais sans le moindre accent de spiritualité – brutalité et effarouchement, tandis que Yasin El Harrouk, son double, montre de remarquables dons de comédien. Claudia Mahnke – grande habituée de la maison – incarne une Hérodias à la fois lubrique et d'une grande agressivité envers le prophète, quand Matthias Klink souligne avec une magistrale netteté d'élocution la perversité et la veulerie du Tétrarque. De leur côté, le ténor roumain Gergely Németi est un Narraboth au beau timbre lyrique et la soprano croate Kora Pavelic campe un Page efficace. Une mention également pour les nombreux petits rôles (Juifs, Nazaréens et Soldats).

Excellente, enfin, la direction de Roland Kulttig - directeur musical de l'Opéra de Coburg - qui sait souligner les sortilèges et les luxuriances de l'orchestration, ainsi que ses contrastes entre pur lyrisme et dramatisme exacerbé. Sans jamais laisser retomber la tension, le jeune chef allemand parvient à ne jamais couvrir les voix, ne déchaînant un Orchestre de l'Opéra de Stuttgart, magnifique de cohésion et de clarté, que dans les séquences instrumentales ou les imprécations de Jochanaan.

Le lecteur l'aura compris... une mise en scène consternante heureusement rachetée par les voix et l'orchestre.

Emmanuel Andrieu

Salome de Richard Strauss à l'Opéra de Stuttgart, jusqu'au 30 janvier 2016

Crédit photographique © A. T. Schaefer

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