Pelléas et Mélisande à l'Opéra National de Lyon

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Signataire d'une production très réussie des Dialogues des carmélites de Poulenc la saison dernière, le romancier/cinéaste Christophe Honoré déroute et irrite, cette fois, avec ce Pelléas et Mélisande, sa seconde incursion dans le genre lyrique. Car c'est bien avec un sentiment de malaise et d'insatisfaction que l'on sort du spectacle lyonnais. On est d'abord particulièrement gêné par la manière dont sa mise en scène montre crûment ce qui est habituellement suggéré, en tranchant sur les non-dits, et en levant toutes les ambiguïtés du livret, à commencer par la nature des relations qu'entretiennent Pelléas et Mélisande. Dès la scène de la fontaine, le ton est donné, et c'est sur le capot d'une jaguar qu'ils copulent. Mais les obsessions (essentiellement) sexuelles du cinéaste sont de tous les instants et concernent tous les protagonistes du drame. Ainsi, une projection vidéo montre clairement la bisexualité de Pelléas, avec Marcellus, en train de mourir du Sida. A un autre moment, Mélisande s'offre à deux hommes qui en profitent pour se palper aussi (on imagine qu'il s'agit des deux personnages précités ?). Arkel essaie également d'abuser de Mélisande – puisqu'elle est ici traitée comme un véritable objet sexuel - sauf qu'il la confond avec Yniold, qui s'est coiffé d'une de ses perruques...et qui ma foi fera bien l'affaire ! Et pour finir, alors qu'elle expire, Golaud viole sa femme sur le même capot de voiture où elle l'avait trompé avec son demi-frère...
Le résultat, parfois éprouvant et susceptible de heurter les sensibilités, manque en même temps d'émotion et peut même sembler glacial tant l'on ne ressent jamais d'empathie pour les personnages. On est ensuite perturbé par la coupure entre fosse et plateau, antinomique, voire contre-nature, à l'opéra. D'un côté, on écoute une interprétation « symphonique » superlative offerte par Kazuchi Ono à la tête d'un Orchestre de l'Opéra National de Lyon en état de grâce, souple, transparent, riche, de couleurs et d'une vraie poésie. De l'autre, on suit les chanteurs impliqués avec plus ou moins de bonheur dans une dramaturgie extrêmement  « lourde ». L'osmose entre le « haut » et le « bas » ne s'opère jamais, comme si chacun avait travaillé de son côté, le chef avec les musiciens, le metteur en scène avec les solistes.

La production a - en revanche - le grand mérite d'avoir rassemblé une distribution entièrement francophone, à la diction impeccable, qui permet de saisir chaque mot du texte de Maeterlinck - et de donner ainsi toute leur force aux dialogues.
Le rôle de Pelléas est confié ici à une voix de ténor, non pas celle d'un baryton (rappelons que Debussy avait à l'origine pensé et écrit cette partie pour cette tessiture). C'est le jeune chanteur suisse Bernard Richter qui endosse le rôle auquel il prête son physique de jeune premier, sa fougue et une désarmante sincérité. Si son registre grave peine parfois à se faire entendre, il offre un chant sain et franc, empreint de raffinement et d'élégance, chargé des nuances les plus fugitives. Présente dans les Dialogues précités, la soprano québecoise Hélène Guilmette lui donne la réplique en Mélisande, et gratifie l'auditoire de son timbre lumineux et de sa musicalité sans faille.
Vincent Le Texier offre au personnage de Golaud sa voix mordante et sonore, pour une incarnation convaincante, notamment dans ses accès de violence. Admirable, tout simplement, la Geneviève de Sylvie Brunet-Grupposo, dotée d'une sorte de plénitude du chant qui gagne tous les cœurs. Arkel (vocalement) plus jeune que de coutume, Jérôme Varnier triomphe par l'autorité qu'il confère à sa partie. Notons enfin l'excellent Médecin de Jean Vendassi et l'Yniold de Cléobule Perrot (dédoublé ici par un jeune acteur omniprésent), à la voix pétulante de petit garçon.

Comme (trop) souvent, ce sont chanteurs et musiciens qui sauvent les meubles.

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande à l'Opéra National de Lyon, jusqu'au 22 juin 2015

Crédit photographique © Jean-Louis Fernandez

Pour aller plus loin : Pelléas et Mélisande, la musique de l’inexprimable

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