Merveilleuse Lianna Haroutounian dans le rôle-titre d'Adriana Lecouvreur à La Monnaie de Bruxelles

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Difficile de résister au charme subtil d'Adriana Lecouvreur qui, tel le lent poison versé par la Princesse de Bouillon dans le bouquet de violettes offert à sa rivale, vous pénètre insidieusement et vous fait mourir de plaisir... Le public de La Monnaie de Bruxelles – institution qui proposait, pour deux soirs et en version de concert, le chef d'œuvre de Francesco Cilea – ne s'y est pas trompé, et a réservé un véritable triomphe aux acteurs de cette brillante réussite, que l'on pourrait presque même qualifier de « résurrection » tellement l'ouvrage est (impardonnablement) rare à l'affiche...

Premier point (très) positif du spectacle, la magnifique prestation de l'Orchestre Symphonique de La Monnaie, sous la direction compétente d'Evelino Pido que l'on n'attendait pas, a priori, dans cet univers vériste quelque peu éloigné de son répertoire de prédilection. Le chef italien surprend ainsi par la qualité de sa lecture, essentiellement tournée vers le lyrisme de l'écriture de Cilea, et l'ample respiration du phrasé orchestral.

Dans le rôle-titre, la sublime soprano aménienne Lianna Haroutounian – à nos yeux la plus belle chanteuse au monde après Netrebko et Yoncheva – apporte toute sa dimension à la soirée grâce à la force de son interprétation. Au-delà de la beauté intrinsèque et du rayonnement phénoménal de la voix, elle captive par l'attention particulière qu'elle accorde au texte, en parant son chant d'accents et d'inflexions admirables, pour mieux servir une partition écrite pour de grandes diseuses : le célèbre Monologue de Phèdre est ici déclamé avec une merveilleuse sobriété. L'art de Lianna Haroutounian est celui d'une immense chanteuse, au timbre généreux, à l'accent sincère, à l'émotion immédiate, éloignée de tout artifice ; il est impossible de ne pas succomber à cette présence vocale franche et directe, et chacune de ses prestations nous emplit d'un bonheur sans partage.

La mezzo italienne Daniella Barcellona offre également une somptueuse interprétation de la Princesse de Bouillon, conférant à ce personnage maléfique toute l'arrogance vocale qu'il requiert. Plus féline que lorsque cet emploi est confié à des chanteuses ayant dépassé leur zénith vocal, cette rivale s'impose ainsi comme un rôle de premier plan, rééquilibrant les axes dramatiques du livret. Leonardo Caimi (Maurizio) fait baisser d'un cran l'enthousiasme généré par ses deux consœurs, malgré une couleur vocale séduisante. En plus d'une émission souvent forcée qui compromet la justesse de l'intonation, l'interprète s'avère malheureusement monotone et bien avare de nuances... ce qui nous fait d'autant plus regretter le retrait du formidable ténor italien Andrea Caré, initialement prévu pour interpréter le rôle. L'excellent baryton Roberto Frontali confère, en revanche, un superbe relief à Michonnet, avec beaucoup de sobriété dans l'accent et une ligne de chant magnifiquement contrôlée. Le Prince de Bouillon parfait de cautèle de Carlo Cigni, et l'Abbé de Chazeuil non moins subtil du vétéran Raul Gimenez forment un duo d'aisance supérieure. Enfin, le Poisson de Carlos Cardoso ou le Quinault d'Alessandro Spina, tout comme le portrait des deux Demoiselles Dangeville et Jouvenot par Maria Fiselier et Maria Celeng, attestent une fois de plus du soin mis par La Monnaie à donner toutes leurs chances à des ouvrages... dont la création locale n'aurait pu être plus opulente.

Emmanuel Andrieu

Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea à La Monnaie de Bruxelles (Palais des Beaux-Arts),  les 17 & 21 février 2016

 

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