L'art de la Mélodie française avec Véronique Gens aux Variations Classiques d'Annecy

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Sur les cendres du prestigieux Annecy Classic Festival sont nées, il y a trois ans, Les Variations Classiques d’Annecy, que chapeaute - artistiquement parlant - Marianne Gaussiat. Mais, idée originale, cette dernière ne décide pas seule de la programmation, et elle s’entoure chaque année d’une personnalité issue du monde culturel à qui elle offre une « carte blanche ». Après Catherine Frot en 2017 et Gaspard Proust en 2018, c’est à Laurence Ferrari qu’est revenu cet honneur cette année. Sur quatre jours, entre les 28 et 31 août, la perle des Alpes françaises a certes accueilli des artistes de renommée internationale, mais la programmation était surtout basée cette année sur « la féminité et la jeunesse ». Ainsi, aux côtés de la jeune violoniste roumaine Iona Cristina Goicea, lauréate du dernier Concours Reine Elisabeth, se produisait, quelques heures plus tard (à l’église Sainte Bernadette), la grande soprano française Véronique Gens, dans un programme entièrement dédié à la Mélodie française, intitulé « Nuit d’été ». 

Quoiqu’un peu solennel, le titre de grande dame de la musique française ne peut que revenir de plein droit à Véronique Gens, tant elle défend depuis de nombreuses années le patrimoine musical de notre pays. On se souvient de ses enregistrements consacrés aux tragédiennes, de Lully à l’âge romantique, sous la baguette de Christophe Rousset. Ce soir, point d’orchestre, mais un quatuor avec piano (Schuichi Okada et Pablo Schatzman au violon, Léa Hennino à l’alto, Pauline Buet au violoncelle et David Violi au piano), qui s'avèrera excellent de bout en bout, et nous montrera tout son talent avec quelques pièces choisies de Fauré ou Widor. Avec le délicat Nocturne de Guillaume Lekeu, le ton est donné : hors des sentiers et plein de raffinement. L’exemplaire diction de l’interprète fait le reste, et nous sentons une douce mélancolie poindre dans cette page à la douce innocence. Cisèlement aux reflets hispanisants, par la suite, avec Nuit d’Espagne de Jules Massenet, un peu trop travaillé peut-être pour être authentiquement folklorique, mais quelle maîtrise admirable des chromatismes, qui parent si bien une artiste aussi discrète qu’engagée. Avec la sixième Nuit d’été de Hector Berlioz, L’Ile inconnue, elle délivre une ballade éthérée, comme suspendue hors du temps, et la voix qui s’amenuise jusqu’à un filet diaphane bouleversant d’expressivité et de délicatesse. Après l’entracte, nous rejoignons la compagnie d’Ernest Chausson, éminent représentant du répertoire de chambre (même s’il enfanta des opéras teintés de wagnérisme…), avec sa Chanson perpétuelle, que la soprano pare de couleurs et de sonorités rares et fugaces. Avec autrement plus de talent que Joseph Calleja un mois plus tôt au festival de Peralada, elle donne toutes ses lettres de noblesse à la célébrissime chanson La vie en rose, qu’elle interprète avec un chic so frenchy (qui ne pouvait qu’échapper au maltais...). Après l’émotion, le rire, grâce au drôlissime « J’ai deux amants », tiré de l’Amour masqué d'André Messager : elle s’y montre même tellement désopilante que l’on se dit que cette chanteuse plutôt sérieuse devrait cultiver davantage la veine de l’humour. Et c’est enfin avec celui qui fut l’intime de Marcel Proust, Reynaldo Hahn, compositeur aussi raffiné qu’encore trop méconnu, que l’on achève ce voyage dans les salons bourgeois du Second Empire et de la Troisième République. Exemple même d’une inspiration un brin datée, mais jamais plongée dans la naphtaline, La dernière valse laisse percevoir des teintes pastel que n’auraient pas renié les préraphaélites. En bis, après le tube enivrant qu’est Après un rêve de Gabriel Fauré, Véronique Gens reprend  La Vie en rose (écrite par Marcel Louiguy pour Edith Piaf)… pour le plus grand bonheur d’un public absolument conquis. Et, bonne nouvelle, produite par le Palazzetto Bru Zane, cette « Nuit d’été » a eu l'honneur des micros, et un disque sortira au printemps prochain !

Emmanuel Andrieu

Véronique Gens en récital aux Variations Classiques d’Annecy, le 30 août 2019

Crédit photographique © Yannick Perrin

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