Lakmé à l'Opéra de Toulon

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Déjà présentée à l'Opéra-Comique la saison dernière (en coproduction avec l'Opéra de Lausanne), cette superbe réalisation de Lakmé – signée par la talentueuse femme de théâtre suisse Lilo Baur - accoste sur les bords de la Méditerranée, à l'Opéra de Toulon. L'institution provençale – placée sous la férule de l'infatigable Claude-Henri Bonnet - joue là pleinement son rôle, qui devrait être celui de toutes les salles lyriques hexagonales, en réintégrant à son répertoire le chef d'œuvre de Léo Delibes, autrefois l’un des fleurons de l’Opéra-Comique, où l'ouvrage fut représenté plus de 1500 fois ! Dans le passé, le rôle de la jeune fille hindoue qui se sacrifie par amour fascinait à tel point les divas coloratures qu’aucune n’hésitait à l’incarner sur scène et à graver au disque le fameux air des clochettes. C’est grâce à ce rôle que Mado Robin, avec ses sauts hyperboliques dans le registre suraigu, est devenue une légende, suivie de Mady Mesplé, moins pyrotechnique, mais au médium plus épais, puis de Natalie Dessay (dans les années 90), avant que ce titre ne disparaisse à nouveau des affiches, faute d’une titulaire capable d’affronter cette périlleuse partie.

Avec la merveilleuse Sabine Devieilhe – qui chantait déjà le rôle à l'Opéra-Comique en janvier dernier (et dont avait fait un portrait, à cette occasion, notre confrère Alain Duault) -, on peut affirmer que la relève est assurée. Sa Lakmé est d’autant plus exceptionnelle qu’elle s’éloigne de la vestale « sucrée » entendue et attendue dans cet emploi par le passé. C’est au contraire une héroïne de chair et de feu que la jeune chanteuse française incarne, une femme dévorée par l’amour, capable par passion de tous les sacrifices. Dotée d’un beau médium et d’une voix puissante - qualités rares chez une soprano colorature -, elle n’en demeure pas moins prodigieuse dans ses cadences, ses notes piquées, ses pianissimi éthérés et ses suraigus, jusqu'au contre-Mi de l’air des clochettes, qu'elle exécute sans la moindre tension. Côté jeu, l’artiste évolue sur le plateau avec un naturel confondant ainsi qu’un métier déjà indéniable. Elle confère une âme véritable à la prêtresse parjure par amour, et bouleverse dans son air final : « Tu m’as donné le plus doux rêve ». C’est un triomphe aussi incroyable que mérité que lui réserve le public toulonnais au moment des saluts.

Autre motif d'enthousiasme, l'incarnation de Gérald par Jean-François Borras, qui nous a accordé une interview avant le spectacle. Le ténor français donne l’exacte réplique à Sabine Devieilhe, en chantant un Gérald sensuel, au phrasé contrôlé, au timbre séducteur et à la diction exemplaire. Borras est à la fois capable de piani langoureux (« Fantaisie, ô divins mensonges »), mais aussi d'éclats bienvenus, auxquels nous ne sommes pas habitués, cette partie étant généralement confiée à des tenorini, plutôt qu'à des ténors lyriques, ce qui est là aussi un tort. Le choix de confier le rôle à Jean-François Borras s'avère donc très judicieux : il est un Gérald sur lequel on peut compter.

Dans le rôle de Nilakantha, Marc Barrard séduit grâce à sa voix bien projetée, d'une riche couleur sombre, ainsi que par la beauté de la ligne qui enchante dans le superbe « Lakmé, ton doux regard se voile ». De son côté, Aurore Ugolin campe une Mallika un peu pâle, et le célèbre « Duo des fleurs » en pâtit. Le Frédérick élégant du baryton français Christophe Gay complète cette distribution, sans oublier la charmante Miss Ellen d'Elodie Kimmel, l’autoritaire Miss Bentson de Cécile Galois et le touchant Hadji de Loïc Félix.

Lilo Baur restitue bien l’ouvrage dans son contexte colonialiste, sous la Pax Britannica : l’incommunicabilité des deux civilisations – indienne et anglaise - s’en trouve renforcée. L’amour de Lakmé et Gérald apparaît, alors, comme une parenthèse dans le déroulement de l’Histoire. Sa mise en scène ne se détourne finalement pas d’une certaine tradition, mais sans tomber dans l’illustration folklorique ou de pacotille. La suissesse joue au contraire ici la carte de la sobriété et de la stylisation, au travers d’une scénographie simple, mais de toute beauté : au I, un monticule de terre rouge que vient bientôt souiller un bol rempli d’épices jaunes renversé par Gérald ; au II, un empilement d’ustensiles hétéroclites finit par composer un temple typiquement hindou (image aussi originale que magnifique) ; au III, un saule pleureur formé par un entrelacs de lianes - à travers lequel filtre de superbes éclairages signés Gilles Gentner - vient protéger les amours illégitimes de Lakmé et de Gérald.

Dernier bonheur de la soirée – et pas le moindre – la direction superlative du directeur musical de la maison, l'excellent Giuliano Carella, qui prend très au sérieux une partition extrêmement riche en surprises harmoniques. Le chef italien donne libre cours à son amour évident pour cette œuvre, en faisant s'exhaler toutes les fragrances de cette musique sublime. Sa direction souple et précise, capable de toutes les nuances, fait palpiter le phrasé de la partition, et en restitue le lyrisme, voire la violence colorée, en particulier dans le final du I et les chœurs dansés du II. Notons, à ce propos, l’excellente qualité du Chœur de l'Opéra de Toulon, remarquablement préparé par Christophe Bernollin.

Emmanuel Andrieu

Lakmé à l'Opéra de Toulon, jusqu'au 14 octobre 2014

Crédit photographique © Frédéric Stéphan

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