La Grande Duchesse de Gérolstein au Grand-Théâtre de Genève

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Joli succès pour cette Grande-Duchesse de Gérolstein de Jacques Offenbach donnée au Grand-Théâtre de Genève, pour les fêtes de fin d'année, dans la mise en scène que le génial Laurent Pelly a imaginé pour la scène du Théâtre du Châtelet, en 2004. L' édition choisie ici est donc celle de Jean-Christophe Keck, qui rétablit les nombreuses coupures et altérations que les hasards de l'édition - et de fausses traditions - avaient infligé à la partition originale, tant dans les parties vocales que dans l'instrumentation. On retrouve ainsi la scène de la « Conjuration des rémouleurs » (une savoureuse parodie de la « Bénédiction des poignards » des Huguenots de Meyerbeer), et la sombre méditation de l'héroïne sur l'hérédité dans le crime, qui ouvre de façon saisissante l'acte III. Et comme souvent, le rétablissement de ces morceaux ne fait que renforcer la charge théâtrale de la musique. Mais une question subsiste : comment la censure du Second Empire a-t-elle pu laisser passer une satire aussi percutante du militarisme ? Comme Franz Lehar, Offenbach est un peu le baromètre de son époque : de la même façon que l'Europe se jettera dans la Grande Guerre au rythme de La Veuve joyeuse, la France court au désastre de Sedan avec l'accompagnement des opérettes du « Petit Mozart des Champs-Elysées ». En ce sens, l'écoute de La Grande-Duchesse de Gérolstein, surtout dans une édition aussi exemplaire de Keck, est riche d'enseignement.

Aidé de la dramaturge Agathe Mélinand – qui a supervisé la réécriture des dialogues -, Laurent Pelly a tenu à souligner l'intemporalité et l'universalité du militarisme en ne situant pas l'action à une époque précise, même si quelques détails évoquent les Années vingt du siècle passé. De cette production réglée avec une belle précision, qui se distingue avant tout par sa frénésie de mouvement, on retiendra notamment les chorégraphies signées par Laura Scozzi, aussi délirantes qu'irrésistibles, qui font crouler de rire le public genevois à maintes occasions. Une mention aussi pour le décor imaginé par Chantal Thomas, composé d'un dédale de pièces d'esthétique très diverse et d'escaliers ne menant nulle part !

Le plateau est dominé par la forte personnalité de la mezzo roumaine Ruxandra Donose, débutant dans un rôle qui lui offre d'innombrables occasions de mettre en avant ses dons d'actrice (sorte de virago mi-alcoolique mi-nymphomane), sa parfaite prononciation du français et son tempérament irrésistible. A ces atouts, on ajoutera la qualité de s'autoparodier, très exactement dans le sens où Offenbach le souhaitait. Elle se montre autrement convaincante dans ce rôle-ci, que dans celui d'Arsace dans Semiramide de Rossini, qu'elle a tenu, voilà un mois, à l'Opéra National de Lyon. Sa formidable prestation semble d'ailleurs pousser ses partenaires à se surpasser, la meilleure incarnation restant celle de la soprano limougeaude Bénédicte Tauran (Wanda) : voix agile et bien menée, phrasé expressif et incroyable aisance scénique. Sa paysanne à la fois niaise, gourde et butée est plus vraie que nature.

De son côté, le ténor suisse Fabio Trümpy exploite au mieux les opportunités offertes par le rôle de Fritz, proposant une caractérisation sympathique, aux effets comiques correctement dosés, sans un soupçon d'exagération ou de vulgarité. La voix, jeune, solide et bien timbrée, appartient elle aussi au rôle. Grand habitué des lieux, Jean-Philippe Lafont campe un formidable Général Boum - même si c'est plus sur le plan scénique que sur le plan vocal -, face au Prince Paul de Rodolphe Briand, qui phrase joliment ses couplets. Sans reproches non plus l'inénarrable Puck du fringant baryton français Boris Grappe (ici affreusement grimé), le Grog de Michel de Souza, le Népomuc de luxe de Franco Farina, mais également le Chœur du Grand-Théâtre de Genève (désormais préparé par Alan Woodbridge), très sollicité par la mise en scène.

Enfin, sous la baguette du chef français Franck Villard, la musique est traitée avec un sens du rythme et des couleurs irrésistibles. La lucidité et l'humour de cette lecture forcent l'adhésion, d'autant que l'Orchestre de la Suisse Romande trouve des phrasés d'une belle richesse et des respirations satisfaisantes.

Une réjouissante soirée offenbachienne qui a récolté de nombreux rappels, avec force vivats aussi nourris que mérités.

Emmanuel Andrieu

La Grande-Duchesse de Gérolstein au Grand-Théâtre de Genève - Jusqu'au 31 décembre 2014

Crédit photographique © Carole Parodi

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