Emiliano Gonzalez-Toro et son ensemble I Gemelli offrent un magistral Retour d'Ulysse en sa patrie au Victoria Hall de Genève

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Alors que leur enregistrement de L’Orfeo de Claudio Monteverdi (paru il y a tout juste un an) a été unanimement encensé par la presse spécialisée, Emiliano Gonzalez-Toro et son ensemble I Gemelli s’attaquent maintenant au deuxième opus (conservé) du Maître de Crémone : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Après avoir été présentée à l’Arsenal de Metz et au TCE à Paris, c’est au Victoria Hall de Genève (ville dont le ténor et chef d’orchestre est originaire) que se poursuit la série de concerts qui donnera également lieu à un futur enregistrement. Donnée en version de concert, la représentation s’avère au final plus proche de la mise en espace (conçue par Mathilde Etienne). Les chanteurs évoluent ainsi autour de l’élément central que constitue le claviorganum de Violaine Cochard, contre lequel viennent parfois s’adosser les artistes (comme pour l’apparition d’Ulysse, l’instrument faisant office alors de rocher sur la plage d'Ithaque où le héros échoue), et des objets qui soutiennent l’action sont également présents, comme l’indispensable arc ou le bâton et la cape qui servent à cacher l’identité du héros sous les oripeaux d’un vieillard. Pendant ce temps, Pénélope reste de marbre sur une chaise côté jardin, indifférente à l’agitation autour d’elle, jusqu’à la révélation finale qui la fait sortir de sa torpeur…

Pas moins de quinze chanteurs (contre quatorze instrumentistes) sont ici réunis, certains d'entre eux incarnant deux personnages différents. A tout seigneur tout honneur, le plateau est dominé par l’Ulysse d’Emiliano Gonzalez-Toro, qui a le style montéverdien dans la peau. Il déploie d’entrée de jeu une palette dynamique grandiose, endossant véritablement la stature héroïque du personnage, nonobstant la beauté de timbre préservée dans les plus subtils piani, qui lui permet également de fondre à merveille sa voix dans la toile exquise tissée par la phalange baroque qu’il a fondée en 2018, et qui célèbre ici avec un raffinement inouï les beautés de la partition. La magnifique mezzo tuniso-canadienne Rihab Chaieb – qui nous a conquis avec sa Charlotte dans Werther à l’Opéra Ballet des Flandres en mai dernier – se hisse sur les mêmes cimes, en interprétant une Pénélope toute d’ampleur tragique et d’émotion. De son côté, le Télémaque du ténor étasunien Zachary Wilder n’enthousiasme pas moins, les qualités du timbre, de sensibilité, de diction et de variété dans le phrasé étant quelques-uns de ses nombreux atouts. Dans le double rôle de Minerve et de de L’Amour, la soprano hongroise Emöke Barath fait preuve de son habituelle vigueur, mais nous offre surtout son timbre aussi beau que chaleureux. Le contre-ténor italien Carlo Vistoli, qui ouvre le prologue dans la partie de La Fragilité humaine, éblouit par la pureté d’un timbre immaculé et d’une ligne de chant impeccable. Avec son timbre enveloppant et formidablement projeté, le ténor français Philippe Talbot campe un savoureux et bondissant Eumée, tandis que Fulvio Bettini obtient la palme du meilleur acteur de la soirée, en composant un Irus dont les facéties et les pirouettes tant vocales que physiques arrachent des rires au public. Avec ses graves profonds, pour ne pas dire abyssaux, la basse Jérôme Varnier est à sa place dans le rôle du dieu Neptune, tandis que le reste du plateau n'appelle aucun reproche. De l’Eurimaque d’Alvaro Zambrano en passant par l’Euryclée d’Angelica Monje Torrez, la Junon (et La Fortune) de Lauranne Oliva, Le Jupiter (et Amphinome) d’Anthony Leon, le Pisandre d’Anders Dahlin, l’Antinoüs (et Le Temps) de Nicolas Brooymans, et enfin la Mélantho de Mathilde Etienne, tous se plient avec un égal bonheur aux mélismes du chant montéverdien.

La salle bien remplie du Victoria Hall fait un triomphe mérité à ce splendide succès d’ensemble.

Emmanuel Andrieu

Il Ritorno d’Ulisse in Patria de Claudio Monteverdi au Victoria Hall de Genève, le 26 octobre 2021

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu
 

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