Deux visages de Salomé au Léman Lyriques Festival

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Après Richard Wagner en 2019 et Gustav Mahler en 2020, c’est à l’œuvre de Richard Strauss qu’était consacré le troisième Léman Lyriques Festival, dirigé artistiquement et musicalement par le chef français Daniel Kawka. Son Orchestre OSE ! est une formation spécialement réunie pour la manifestation lémanique, et est composée des meilleurs éléments des CNSMD de Lyon et Paris. La soirée de clôture du mardi 12 octobre – sise dans le magnifique Bâtiment des Forces Motrices de Genève – était dédiée à la figure de Salomé : évidemment au travers du chef d’œuvre du compositeur allemand (sous forme d'extraits), mais aussi de la superbe Tragédie de Salomé de Florent Schmitt, un arrangement pour grand orchestre d’un ballet originellement écrit en 1907 pour petit ensemble, et qui reste la partition la plus connue de son auteur. Œuvre trop rarement interprétée de nos jours, il s’agit pourtant d’une musique admirable, débordante des couleurs d’un Orient fantasmé, qui fit notamment l’admiration de Stravinski à qui l’ouvrage est dédié. 

L’exécution qu’en donne Daniel Kawka est sombre, avec des aspects fantomatiques et spectraux, mais sans abandonner sa filiation française dans le raffinement de ses timbres et de ses couleurs. La puissance et la précision de la formation orchestrale permettent au chef de peaufiner les alliages instrumentaux et les dynamiques pour délivrer une interprétation enthousiasmante de la partition. Les deux ouvrages sont reliés entre eux par une « improvisation » de percussions, qui reprend des thèmes des deux œuvres, au tambour et aux cymbales. Et c’est directement sur la fameuse Danse des sept voiles que résonne à nouveau l’orchestre, puisque ce n’est que la dernière partie du chef d’œuvre straussien qui a été ici retenue.

Déjà Salomé à l’Opéra national du Rhin en 2017, la soprano finlandaise Helena Juntunen renouvelle notre enthousiasme et notre admiration. S’agrippant à son pupitre tel un fauve à sa proie pour mieux projeter sa voix et nous jeter des regards pleins de défiance, sa voix offre à nouveau cette projection insolente, cette puissance phénoménale, et surtout cette raucité dans l’accent pendant ses « Tetrach ! » qui nous avaient déjà glacé les sangs à Strasbourg. Pas de Jokanaan dans cette version tronquée où il ne chante plus après la Danse, mais la voix masculine est admirablement représentée par le jeune et étonnant ténor anglais Luke Sinclair qui possède un timbre clair mais incroyablement puissant et magnifiquement projeté. Cela nous change radicalement des Hérodes confiés à des chanteurs en bout de course (et de voix) auxquels est généralement dévolue cette partie. Plus en retrait, la jeune mezzo française (installée à Genève) Marie Hamard accuse un certain déficit de graves et de puissance dans le rôle d’Hérodiade, mais la voix est saine et belle, et nul doute qu’elle brillerait dans des rôles moins exposés (en attendant que l’organe mûrisse).

Dans cette extraordinaire partition, Daniel Kawka impulse à son Orchestre Ose ! une tension et un crescendo orchestral absolument jouissifs. À la fois lyrique et raffinée, sa lecture fait ressortir la luxuriance sans pareille de l’orchestration straussienne et s’achève par un final magistral d’intensité dramatique. En vrai chef de théâtre, il montre par ailleurs une attention permanente aux chanteurs, prenant soin de ne jamais les mettre en difficulté en instaurant un subtil équilibre entre eux, et ce malgré les paroxysmes sonores de la partition.

Un mot, enfin, sur les projections vidéo créées spécialement par Robert Nortik et qui émaillent visuellement la soirée. D’abord « réalistes » (dans La Tragédie) au travers d’images d’architectures dessinées en temps réel, elles tendent ensuite vers l’abstraction avec des créations digitales sur lesquelles apparaît une danseuse en ombre chinoise. La mise en images de la « seconde » Salomé est moins convaincante, avec une esthétique plus proche de la BD qui se résume essentiellement à des illustrations montrant Salomé et (la tête tranchée de) Jokanaan. Mais le principal est qu’elles ne nuisent au moins jamais à la musique, a contrario de certaines mises en scène trash qu’on a pu voir ici ou là de l’ouvrage…

Emmanuel Andrieu

Salomé(s) de Richard Strauss et Florent Schmitt au Bâtiment des Forces Motrices de Genève (dans le cadre du Léman Lyriques Festival), le 12 octobre 2021

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu

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