Barbe-Bleue d'Offenbach à l'Opéra national de Lorraine

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S'il y a un compositeur dont l'œuvre ne supporte pas le second degré, c'est bien Jacques Offenbach. Suivant au plus près les facéties de Meilhac et Halévy, sa musique décline toutes les nuances du comique, de la drôlerie, de l'humour, de la bouffonnerie, du burlesque, de l'ironie. Barbe-Bleue dessine un personnage de conte à mi-chemin de la parodie et du cynisme, et offre une musique qui, parfois, lorgne du côté de Gounod ou Weber - un Offenbach de fait moins uniment farceur que dans La Belle Hélène ou La grande Duchesse de Gerolstein, partitions pourtant contemporaines. Dès que le metteur en scène ne respecte plus ce qui fait la singularité d'Offenbach, et cherche à prouver qu'il est plus malin que lui, en plaquant ses propres inventions sur le livret, la machine, pourtant fabuleusement efficace, refuse de fonctionner. C'est malheureusement ce qui s'est produit à l'Opéra national de Lorraine, avec cette mise en scène signée Waut Koeken, étrennée en 2012 à Maastricht (le spectacle continuera ensuite son bonhomme de chemin en visitant les opéras d'Angers/Nantes et de Rennes). Si l'on rit de bon cœur les quinze premières minutes aux bons mots, calembours et autres clins d'œil à l'actualité dont il a truffé les dialogues – entièrement réécrits par ses bons soins -, avouons que l'on sature très vite, leur lourdeur autant que leur vulgarité provoquant bientôt en nous irritation puis indigestion, et nous avons, à titre personnel, complètement « lâché » au troisième acte. Le lecteur pourra juger de lui-même parmi un florilège choisi : « Je pète dans la soie ! », « Ministre, mais pas Ayrault ! », « Viens tremper ta plume dans mon encrier ! », d'inévitables évocations des « affaires » DSK ou Cahuzac, du mariage pour tous etc. Enfin, la scène de tabassage en règle à coups de pieds et poings de femmes jetées à terre – censée évoquer la violence de Barbe-Bleue – s'avère franchement insupportable. 

Tout ce remue-ménage et ces bavardages inutiles sont d'autant plus regrettables que, musicalement, la représentation offre d'agréables compensations. Sous la direction experte du jeune chef américain Jonathan Schiffman, l'Orchestre symphonique et lyrique de Nancy traduit bien la cocasserie d'Offenbach et, quand il le faut, son lyrisme. Les Chœurs de l'Opéra national de Lorraine se défendent allègrement et, au moment du duel, leurs « Kiss, Kiss ! » sont des plus divertissants.

Bien que sa voix accuse par moments certaines faiblesses (il est vrai, à sa décharge, que la tessiture du rôle est particulièrement tendue), Avi Klemberg possède la truculence qu'exige Barbe-Bleue. Dans les rôles de la Princesse Hermia et de Fleurette, la ravissante et fine soprano française Norma Nahoun se montre irrésistible, en particulier dans l'air « C'est mon berger », où elle fait chatoyer une voix exquise. Son Prince (Saphir) est le ténor canadien Pascal Charbonneau qui offre une voix claire et franche, à l'impeccable technique. Anaïk Morel compose, de son côté, une Boulotte qui trouve sans peine la veine paysanne de son personnage, et son air « Qu'est-ce qu'ils ont donc à se trémousser » est d'une rare cocasserie. Quant à la Reine Clémentine de Sophie Angebault, elle ne manque pas d'élégance, tandis que le baryton belge Lionel Lhote est un luxe dans le rôle de l'Alchimiste Popolani – qu'il s'amuse visiblement à caricaturer. Enfin, Jean-Marc Bihour - pourtant irrésistible dans L'Etoile de Chabrier donné in loco l'an passé - ne semble pas vraiment croire lui-même au texte qu'il a pour mission de faire vivre.   

Une soirée tout de même réussie grâce à l'orchestre et aux voix - mais certainement pas à la proposition scénique !

Emmanuel Andrieu

Barbe-Bleue à l'Opéra national de Lorraine

Crédit photographique © Opéra national de Lorraine  

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