Alexandra Marcellier dans Madama Butterfly à l'Opéra de Monte-Carlo : une étoile est née !

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Branle-bas de combat à l’Opéra de Monte-Carlo ! La veille de la dernière de Madama Butterfly, Aleksandra Kurzak – qui incarnait le rôle-titre – jette l’éponge à cause d’une bronchite persistante, et il n’y a pas de doublure prévue pour la remplacer au pied levé. Il a donc fallu toute l’énergie de Jean-Louis Grinda (et d’Eline de Kat, sa fidèle et indispensable déléguée artistique !) pour trouver une remplaçante de dernière minute, qui connaisse le rôle et capable d’apprendre les principaux déplacements et effets scéniques moins de 24 heures avant la représentation. Et c’est une perle – quasi débutante et inconnue de nous – qu’ils ont réussi à trouver en la personne de la jeune soprano française Alexandra Marcellier, qui venait juste de chanter Cio-Cio San à l’Opéra de Saint-Etienne (mais dont c’était là une des premières « grandes » scènes !). Car c’est une prestation enthousiasmante qu’elle nous a offerte, forçant l’admiration et prouvant que la jeune chanteuse a déjà tout d’une grande, grâce à sa composition d’une subtilité, d’une émotion et d’une beauté – musicale et scénique – confondantes. Avec seulement quelques heures de répétition, elle a réussi à s’imprégner de la mise en scène, se montrant d’abord timide, puis à la fois ardente et pudique dans l’abandon, pleine d’espoir et de fierté au II, et enfin toute de grandeur dans sa douleur et sa résolution finales. Sans être immense, la voix se montre superbement projetée, homogène dans tous les registres, avec un aigu rayonnant et un grave jamais grossi. Bref, un talent à suivre de (très) près !

De son côté, l’excellent ténor argentin Marcelo Puente – qui nous avait beaucoup plu en Caravadossi cette saison à l’Opéra de Marseille – séduit également dans le rôle de Pinkerton, avec son physique avantageux, son timbre ensoleillé, une ligne de chant superbement raffinée et des aigus percutants (bien que parfois « serrés »). La Suzuki de la mezzo italienne Annalisa Stroppa se montre touchante et vindicative à la fois, tout en faisant valoir une voix ample et des graves capiteux. Moins chaleureusement fêté, le Sharpless de son compatriote Massimo Cavalletti offre pourtant, lui aussi, la qualité d’un beau chant, d’un style exemplaire, mais insuffisamment valorisé, sans doute, par un jeu plutôt convenu, avec la raideur monocorde de l’homme à la fois ennuyé et désarmé, qui rend le personnage excessivement pâle. Le ténor français Philippe Do, avec sa voix puissante et bien projetée, parvient à élever le personnage de Goro au-dessus de la caricature, et l’on retiendra également, parmi les comprimari, le Yamadori du baryton italien Vincenzo Cristofoli.

La proposition scénique de Mireille Larroche (une reprise des Chorégies d’Orange, cru 2007) s’avère sensible, esthétisante, assez classique somme toute, si ce n’est l’idée d’ouvrir et de conclure la représentation par un poème de l’écrivaine algérienne Farida, projeté sur le rideau et traduit simultanément en langage des signes par Suzuki : « La vie prend toujours fin / Nul besoin d’être soumise / Si la soumission est condition de ma vie / Je n’ai nul besoin de cette vie dans l’esclavage ». Elle relie ainsi l’histoire de la geisha à la violence qu’on réserve encore de nos jours à beaucoup de femmes, un peu partout dans le monde (autant dire que le propos est particulièrement d’actualité…). Portée par la scénographie intelligente et claire de Guy-Claude François, elle-même secondée par les superbes costumes de Danièle Barraud et les magnifiques éclairages de Laurent Castaingt, la régie séduit par la justesse de sa direction d’acteurs, et les nombreuses belles idées qui l’émaillent – comme celle d’habiller l’enfant en costume d’officier de marine, ou de le faire jouer avec une maquette de bateau pendant l’air de l’héroïne « Un bel di vedremo ». Quant à la scène finale – avec son célèbre Seppuku –, on n’est pas près de l’oublier : on y voit Cio-Cio San s’éloigner peu à peu de son fils, déroulant sa ceinture d’obi comme un cordon ombilical (chacun en tient une des extrémités), pour se frapper avec un poignard une fois le lien rompu, tandis qu’un soleil levant se teinte de sang au-dessus de la scène.

Enfin, la fosse brille elle aussi de mille feux sous la direction passionnée et haletante de l’excellent Giampaolo Bisanti. A la tête d’un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo admirable de précision et d’engagement (et de chœurs remarquablement préparés, comme toujours !), le chef italien s’attache à rendre les moindres couleurs, en même temps que toutes les effusions, de la partition de Giacomo Puccini. Le lecteur l'aura compris, une mémorable soirée !

Emmanuel Andrieu

Madama Butterfly de Giacomo Puccini à l’Opéra de Monte-Carlo, le 21 novembre 2021.

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu

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