Parsifal au Deutsche Oper : Richard Wagner et le temple maudit

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Simple et fluide, ce Parsifal au Deutsche Oper est idéal pour tous ceux qui veulent découvrir Wagner. Pas de stylisation extrême, la mise en scène de Philipp Stölzl se contente de montrer les deux époques de l’histoire, la Judée antique et le Moyen-Âge germanique. Bien sûr, les décors frôlent souvent le ridicule, notamment dans le Prélude qui oscille entre Ben Hur et Conan Le Barbare, mais aussi dans le château de Klingsor de l’acte 2 dont les frontons rappellent furieusement Indiana Jones et le Temple maudit. Pas non plus de réflexion théologique élaborée, on n’aura pas droit ici à une relecture personnelle alla Roméo Castellucci du touffu livret dû à Wagner lui-même ; tout juste remarque-t-on de légers décalages, notamment le rire de Kundry éclatant dans la scène finale, visant sans doute à donner du grain à moudre aux fervents amateurs, nombreux eux aussi, de Parsifal.


Parsifal © 2012, Matthias Baus


Parsifal © 2012, Matthias Baus

Car ce qui importe ici le metteur en scène est la monumentalité de l’histoire racontée. Avec ses plus de quatre heures de musique, le « festival sacré scénique » de Wagner a tout pour déchaîner les superlatifs. Première surprise, la reprise de ce spectacle de 2012 est remarquablement plaisante et engagée. La scène s’immobilise régulièrement pour laisser place à des « tableaux vivants » composés de figurants immobiles ou évoluant au ralenti, qui laissent tout le temps à la musique de s’épanouir en majesté. Sans réappropriation des puissants enjeux philosophiques à l’œuvre, la tension tombe drastiquement lors des scènes intimes et les chanteurs, aussi valeureux soient-ils, ne parviennent guère à incarner la dimension symbolique et mythologique requise par Wagner. Dans un ouvrage saturé de références, la lecture de Stölzl a au moins le mérite de revenir aux sources de l’œuvre, si bien que Parsifal se regarde tantôt comme une chanson de gestes héroïque, tantôt comme un péplum religieux à la profondeur dissimulée sous les oripeaux du divertissement.

Même constat pour l’interprétation de Donald Runnicles à la tête de l’Orchestre du Deutsche Oper. Le chef écossais laisse s’épanouir humblement le flux wagnérien grâce à un orchestre soudé et bien sonnant. Mais c’est injuste, cette lecture probe finit par dévoiler tout ce qui manque à une interprétation incandescente : les filles fleurs de l’Acte 2 sont dépourvues de toute sensualité, le prélude de l’Acte 3 ne possède pas la grandeur qu’y reconnaissaient des compositeurs comme Debussy et Ravel, et l’Enchantement du Vendredi Saint apparaît sans que l’on n’y prenne réellement garde. Le bilan vocal est lui-aussi contrasté : après un début à court de graves, l’Amfortas de Thomas Johannes Mayer finit par séduire par son engagement scénique, le Gurnemanz de Stephen Milling impressionne par son format vocal mais ne peut cacher une certaine fatigue vocale au dernier acte. Les filles-fleurs bénéficient de chanteuses de premier plan (notamment Elena Tsallagova et Alexandra Hutton) mais peinent à intriguer durablement le tympan. On signalera l’excellent Klingsor de Derek Walton et la magnifique prestation des chœurs du Deutsche Oper, cheville ouvrière primordiale dans un ouvrage comme Parsifal qui offre aux chœurs des parties d’exception. Grosse déception en revanche pour la Kundry de Daniela Sindram, transparente dans l’Acte 2, et dont la voix de mezzo ne parvient à compenser le tempérament d’une soprano dramatique. Et puis, il y a le Parsifal de Klaus Florian Vogt, habitué de Bayreuth, qui revient sur scène après des difficultés rencontrées en tout début d’année. Toujours est-il que le ténor allemand EST Parsifal, son physique étrange correspond idéalement au chaste fol des chevaliers du Graal et sa voix très claire garde en elle une part d’enfance et d’innocence et conserve son homogénéité et son timbre blanc si caractéristique tout au long du spectacle.

Ce Parsifal ne révolutionne donc rien, mais permet d’entendre dans des conditions optimales l'œuvre d’art total voulue par Wagner. Reste à chacun de prolonger l’envoûtement de la musique et la richesse symbolique du livret chez soi ou d’espérer un spectacle à Bayreuth ou ailleurs qui saura le bouleverser. En attendant, cette production du Deutsche Oper aura probablement permis de conquérir de nouveaux adeptes wagnériens.

Laurent Vilarem

Parsifal, Deutsche Oper Berlin (16 octobre 2016)
Crédit photo : © Matthias Baus (production de 2012)

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