Le Barbier de Séville « hénaurme » du Komische Oper de Berlin

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Il existe peu de spectacles aussi hilarants que ce Barbier de Séville. Les idées fourmillent, les gags fusent, aidés par une mise en scène qui oscille entre du Warlikowski critique et le théâtre de boulevard le plus potache.

Commencons par ce qui pèche, et cela paraitra paradoxal pour un spectacle aussi réussi : la distribution vocale. A l’exception peut-être du Figaro bien sonnant du Günter Papendell, aucune personnalité ne se détache réellement. L’Almaviva de Tansel Akzeybek est un peu juste dans les aigus, et les Bartolo de Philipp Meierhöfer et Rosina de Karolina Gumos sont aussi fragiles et impersonnels vocalement qu’ils sont précis et flamboyants dans leur jeu théâtral. Le premier habillé comme un personnage de Nino Manfredi semble sortir tout droit d’une comédie italienne des années 70, et la seconde campe avec génie une jeune fille rebelle qui finit fashion-victim des grandes marques de prêt-à-porter.




Le Barbier de Séville © Monika Rittershaus

Le metteur en scène Kirill Serebrennikov, star en son pays, replace l’action de Beaumarchais à l’époque des réseaux sociaux et de l’argent roi.  Tout y passe : les profils Facebook, les recherches Google, les applications de géolocalisation, les sms et les émojis, jusqu’aux mythologies de la jeunesse actuelle, comme les selfie ou le nombre de « likes ». Ce qui pourrait sembler démagogique surprend en réalité par son adéquation à l’opéra de Rossini. Plus surprenants, les ajouts de Serebrennikov ne heurtent que rarement le livret d’origine.  Les apartés entre les personnages deviennent des « chats » électroniques privés, les sérénades au balcon des chansons facon Star Academy, captées sur iphone et aussitôt envoyées par Whatsapp. Le sous-texte satirique est également bien présent, avec des allusions à la situation sociale mondiale explosive. Dans la présentation du spectacle, le metteur en scène affirme : « Qui suis-je pour critiquer les réseaux sociaux ? Je ne fais que montrer ce qui existe autour de moi ». Cette ambiguité fait tout le sel du spectacle : Figaro y apparaît comme un diablotin qui maitrise les arcanes médiatiques et Almaviva comme un nanti prêt à tout pour obtenir ce qu’il souhaite par pur narcissisme.

Bien sûr, il est parfois compliqué de tenir la cadence (les trouvailles sur scène, sur les écrans, voire même dans la fosse déferlent !) et l’acte 2 marquera un net ralentissement, mais il existe tellement de gags « hénaurmes » que le spectacle bascule le plus souvent dans la folie douce. Ainsi de Lindoro qui revient à la fin de l’Acte 1, déguisé en… djihadiste islamiste. Rosina brandissant une pancarte « Welcome, refugees » pour espérer accueillir son amoureux transi. Ce genre d'astuces qui ne s’embarrasse guère du politiquement correct (on ne vous dit rien non plus de l’apparition de la chanteuse Conchita Wurst…) ne serait rien encore une fois sans la précision gestuelle et l’allant global de la troupe ni la fougue de l’Orchestre du Komische Oper (d’abord en costume de ville puis en frac de scène pour les saluts), sous  la direction nerveuse de Maurizio Barbacini comme le réclame l'esprit bouffe de la partition. Accessoirement, ce spectacle rappelle, si besoin est, la jolie créativité actuelle du Komische Oper de Berlin. On en ressort avec le sourire, et des airs de Rossini plein la tête !

Laurent Vilarem
Komische Oper Berlin, le 5/11/2016

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