Création à Bruxelles de Macbeth Underworld de Dusapin : nous irons tous au paradis

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On annonçait un sulfureux Macbeth dans le monde des Enfers. Surprise à la Monnaie de Bruxelles : Macbeth Underworld est la partition la plus douce, la plus lumineuse et la plus accessible de Pascal Dusapin. Co-commande de l’institution belge et de l’Opéra-Comique, on sort du spectacle avec une seule envie : réécouter la musique du compositeur français au sommet de ses moyens. Par bonheur, on retrouvera cette production dès le 25 mars prochain à l’Opéra-Comique parisien.


(c) Beeld Baus / La Monnaie de Munt

En 2008, l’opéra Passion et le sublime mouvement lent du Concerto pour violon Aufgang (2013) nous en avaient donné un aperçu : Dusapin n’a plus peur de faire entendre des îlots de consonances suspendus et d’étreignants épisodes de tendresse. Dès les premières mesures à l’orgue de Macbeth Underworld, on est saisi par la grandeur assumée de la musique. Plus loin dans la partition, le compositeur français mobilisera une orchestration à l’hédonisme gourmand, magnifiée par un somptueux Orchestre de la Monnaie dirigé par son chef Alain Altinoglu. Pour un artiste qui s’est toujours méfié de la tradition « française », entendre des envolées dignes d’un Henri Dutilleux ou d’un Jean-Louis Florentz a des allures de réconciliation nationale.

Mais ce qui est une bonne nouvelle pour le spectateur, l’est vraisemblablement moins pour le compositeur. Macbeth Underworld se positionne en effet comme l’envers absolu de son précédent opéra Penthésilée (également créé à La Monnaie en 2015). Alors que dans ce dernier, tout n’était que rage, guerre et fureur, l’univers de Macbeth Underworld est un monde d’après la catastrophe. Les deux héros shakespeariens ont déjà tout dit, tout fait, tout perpétré. « Ce qui est fait ne peut être défait », dit à plusieurs reprises le livret de l’écrivain Frédéric Boyer. Ne reste dès lors plus qu’un désir de s’éteindre et de se reposer dans un enfer faussement paradisiaque. Les angoisses métaphysiques (si prégnantes dans un opéra comme Faustus the last night en 2006) sont ici apaisées, et le compositeur multiplie les requiems, les marches funèbres et les berceuses pour faire venir la nuit plus vite.


(c) Beeld Baus / La Monnaie de Munt

Chez Dusapin, l’opéra est un temps et un espace. Ou plutôt, c’est un temps séparé de l’espace  (comme c’est le cas du personnage matricide de Medea, ou l’affrontement entre Achille et Penthésilée) ou un espace au temps aboli (la chambre de To be sung, le monde fantasmagorique de Perela). Comme dans Perela, Macbeth et Lady Macbeth sont des personnages qui ne ressentent plus rien, qui ont « assez vécu » et crient « assez ». Dans le rôle de Lady Macbeth, la mezzo Magdalena Kozena épouse parfaitement ce rôle relativement ingrat. Dans le rôle du roi d’Ecosse sanguinaire, Georg Nigl (comme toujours parfait dans ses monologues hallucinés) a davantage de situations à incarner. Délicatement engourdi par l’archiluth en cinémascope de Christian Rivet, Macbeth se réveille dans le dernier quart d’heure comme pour accomplir un ultime baroud d’honneur. Assoiffé de violence, il hurle sa fureur en espérant s’y consumer. Mais rien n’y fait, Macbeth est condamné à vivre encore et encore, et la palette considérablement éclaircie de l’orchestre de Dusapin dissimule, derrière ses atours lumineux, un désespoir et un secret de plus en plus douloureux.

C’est cette bouleversante contradiction que Thomas Jolly ne parvient pas à mettre en scène. Le jeune prodige du théâtre français se montre davantage soucieux de grand spectacle et de virtuosité en mouvement. L’univers visuel oscille entre comédie musicale (avec les éblouissants décors tournants de Bruno de Lavenère), films de Tim Burton et costumes façon elfes du Seigneur des Anneaux. Cette beauté féérique plait certes à la rétine mais gomme toute aspérité à un spectacle dont on camouflerait la profondeur. Dans la distribution vocale, on saluera la mémorable performance en clown Puck de Graham Clark.

En convoquant Verdi, Dusapin ne réalise finalement pas son Macbeth. S’il fallait trouver un équivalent dans la production du maître italien, ce serait plutôt Falstaff. Comme dans l’ultime comédie shakespearienne de 1893, Dusapin tisse une grande récapitulation apaisée de son œuvre. Il y a dans Macbeth Underworld un regard bienveillant et doux-amer sur les peurs, le pays et le parcours du compositeur. Le résultat est transcendant de beauté.

Laurent Vilarem
(Bruxelles, 26 septembre 2019)

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