The exterminating angel de Thomas Adès au Festival de Salzbourg 2016

Xl_exterminating-angel-salzbourg-2016 © DR

En plus de ses activités de chef d’orchestre et de pianiste, le compositeur britannique Thomas Adès s’est construit une réputation internationale notamment en composant deux premiers opéras, d’abord Powder her Face créé au festival de Cheltenham en 1995, puis The Tempest créé en 2004 à la Royal Opera House Covent Garden.
Une réputation qui s’étend encore aujourd’hui, alors que le festival de Salzbourg lui a commandé son opéra contemporain de l’année. Conjointement avec le metteur en scène Tom Cairns, Thomas Adès signe un livret inspiré du film de Luis Buñuel, El ángel exterminador, sorti en 1962 – un univers avec lequel Thomas Adès est plutôt familier puisqu’il a découvert le surréalisme de Luis Buñuel ou de Salvador Dali dès son plus jeune âge, aux côtés de sa mère, historienne d’art.


Depuis une quinzaine d’années, Thomas Adès mature ce projet de composer un opéra surréaliste mettant en scène une poignée de représentants de la haute bourgeoisie, coupés du monde extérieur le temps d’un dîner mondain dans une luxueuse villa, après avoir assisté à une représentation d’opéra de Lucia di Lammermoor.
Et quand bien même les portes et fenêtres sont ouvertes, l’assistance est inexplicablement incapable de quitter les lieux – selon Thomas Adès, l’ange exterminateur du titre est « l’absence de volonté et de dessein qui annihile toute capacité d’action ». Ce sont les interactions, les réactions et la façon dont cette société s’attèle à résoudre les problèmes auxquels elle est confrontée qui s’avèrent fascinants à observer pour le public.

Tom Cairns et son équipe conçoivent ici une élégante scénographie : cette société bourgeoise est vêtue de tenues de soirée, à la dernière mode des années soixante, tout comme dans le film – les costumes sont signés Hildegard Bechtler. La scène rotative offre perpétuellement de nouveaux angles de vue et différentes perspectives à l’action. Tout comme la gestion des éclairages (confiée à Jon Clark), qui souligne l’obscure pour mieux mettre en lumière un environnement à la fois nébuleux et aliénant.

La musique de Thomas Adès est portée par l’envoutante énigme de l’enfermement de cette société bourgeoise. Avant que l’opéra ne débute réellement, la Haus für Mozart est enveloppée de sons issus de vibraphones. Puis la narration musicale de cette histoire apocalyptique débute de façon presque anodine.
Une musique orchestrale ample, d’inspiration post-romantique, accompagne la découverte du décor. Les convives, à l’allure bourgeoise, apparaissent d’abord pleins d’entrain et la satire de cette « classe supérieure » débute, entre snobisme et humour noir. Musicalement, les deux premiers actes peinent à définir clairement à la fois les personnages et les enjeux du drame.
Une fois l’entracte passé, la destruction progressive et systématique de cette société civile se met en place et débutent alors les conflits délétères qui opposent ces prisonniers volontaires – jusqu’à la mise à mort d’un mouton, enfermé avec les protagonistes. La musique gagne alors en présence, en émotion, en enthousiasme et en fascination. Les séquences harmoniques, rythmiques et mélodiques s’assemblent pour faire de simples scènes les différentes composantes de l’évolution du drame. Thomas Adès, qui dirige l’orchestre au cours de cette soirée, semble presque en démanteler le son, grâce un brillant équilibre entre les instruments – notamment électroniques. Son style est manifestement influencé par de l’un des principaux compositeurs britanniques, Benjamin Britten, sans pour autant atteindre son raffinement et son élégance très élaborée.

Sur scène, les voix humaines semblent repousser leurs limites. La soprano Amanda Echalaz, dans le rôle de Lucia De Nobile, la maîtresse de maison ; Audrey Luna, qui incarne la primadonna Leticia Maynar, l’invitée de marque de cette soirée mondaine ; et Christine Rice, dans le personnage de la pianiste Blanca Delgado ont toutes à interpréter une partition particulièrement exigeante (notamment dans les aigus), qu’elles surmontent néanmoins avec une aisance déconcertante, avant d’enchainer sur de riches coloratures. Charles Workman, dans le rôle d’Eduardo et Sophie Bevan dans celui de son aimée Beatriz impressionnent tout autant dans leur duo, avant de se donner la mort de désespoir. Pour incarner la voix de la raison, John Tomlinson est de retour sur scène dans le rôle du Doctor Conde, tentant vainement d’appeler au calme et de faire régner un semblant d’ordre dans l’assemblée. L’ensemble de cette distribution pléthorique offre une performance artistique de tout premier ordre, soutenue par le chœur Salzburg Bach et l’orchestre symphonique ORF.
Au terme de la soirée, la salle qui affiche complet fait montre d’un réel enthousiasme et exprime un soutien fervent à l’effort  notable du festival de Salzbourg d’intégrer de la musique contemporaine à son programme. La première mondiale de cette édition du festival, qu’on sait à la fois onéreuse et exigeante, est réalisée en coproduction avec la Royal Opera House Covent Garden de Londres (qui programme l’œuvre en avril de l’année prochaine), le Metropolitan Opera de New York et le Kongelige Opera Kopenhagen.

traduction libre de la chronique du Dr Helmut Pitsch

 

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