© Barbara Buschmann-Cotterot
À l’occasion du centenaire de l’œuvre, l’Opéra Grand Avignon propose pour trois dates Turandot dans sa version originelle, mise en scène par Paco Azorín et créée au Festival de Macerata en 2024. Une production très attendue pour la prise de rôle opérée par Catherine Hunold dans le rôle-titre, mais qui recèle en vérité de nombreux autres joyaux.
Ici, le metteur en scène nous plonge dans la Chine grâce une scénographie relativement simple mais efficace, d’une forte lisibilité : une rizière, un peuple coiffé de dǒulì (ce chapeau conique typique de la Chine), et une passerelle rouge en bois au-dessus de la scène traversée par un chemin pour le passage des personnages, dans un style faisant penser à l’architecture traditionnelle chinoise, gong ancestral, postures... Le décor est ainsi littéralement planté, sans partir non plus dans la caricature. Au fond, un écran diffuse les vidéos de Pedro Chamizo travaillant de concert avec la scène, laissant apparaître des pictogrammes – les énigmes proposées et leurs réponses ? – ou bien de la pluie, ou encore la lune, participant ainsi pleinement à l’atmosphère.

Turandot, Opéra Grand Avignon (2026) © Barbara Buschmann-Cotterot
C’est dans cet espace efficace et esthétique que Paco Azorín offre « une relecture résolument contemporaine, où le conte oriental se transforme en une fable politique, sociale et profondément humaine ». Turandot n’est pas juste cruelle et inaccessible, mais elle devient l’image « d’un système de domination fondé sur la peur, la violence et la reproduction de schémas profondément enracinés ». Le pauvre prince Perse (Kévin Castellani) en fait les frais, se voyant transpercé de flèches avant d’être exécuté. Son corps reprendra vie, articulé par les guerrières telle une apparition à Calaf.

Turandot, Opéra Grand Avignon (2026) © Barbara Buschmann-Cotterot
La princesse est aussi la femme qui refuse les hommes, puisque dans cette version inachevée, l’opéra se clôt par la mort de Liu et non l’amour naissant subitement entre Turandot et Calaf – dont le nom n’est ainsi pas révélé. Entourée de guerrières Amazones aux arcs menaçant, pouvant toucher sans avoir besoin de proximité, l’héroïne est ici une figure plus complexe qu’il n’y parait. Le bourreau Pu-Tin-Pao est interprété par une autre guerrière, Catherine Pollini, dont les traits tirés rappellent certains masques traditionnels chinois.
Ainsi, du début à la fin, la mise en scène s’avère une réussite totale qui n’accentue pas outrageusement les propos du livret, sans non plus les glisser sous le tapis pour offrir une version éloignée. L’équilibre entre le respect de l’œuvre et une vision personnelle est parfaitement maîtrisé.
Catherine Hunold offre dans cette production sa première Turandot. Le coup d’essai est transformé en coup de maître(sse) avec un sens dramatique hors pair. La rigidité dans le jeu, les postures, les expressions, les mimiques, les gestes... Tout traduit les pensées, la nature du personnage : de la princesse sanguinaire à la femme indépendante en passant par la fille face à son père ou encore l’ultime évolution du personnage qui gagne en humanité. Cette ultime métamorphose est portée avec brio, offrant tout un portrait à part du personnage, plausible, convaincant, en quelques minutes. Tout l’art de la grande tragédienne qu’est la soprano. Vocalement, son chant enfile le rôle comme un gant sur mesure. Le timbre est chaud, chatoyant, reflétant les flammes multiples qui se déversent dans le personnage. La ligne est aussi inflexible que le personnage, corsée à souhait, tout en offrant une superbe palette de nuances et de couleurs. La projection est noble, puissante, et tout aussi appréciable que la diction.

Turandot, Opéra Grand Avignon (2026) © Barbara Buschmann-Cotterot
Face à elle, une autre prise de rôle toute aussi saisissante : Claire Antoine incarne une Liu impressionnante qui se hisse à la hauteur d’un rôle-titre. Sa voix pleine et fragile à la fois traduit une délicatesse de chaque instant. La partition est ciselée avec un soin d’orfèvre, chaque note est d’une infinie justesse – dans tous les sens du terme. La soprano parvient à faire naître une émotion sincère, profonde, touchante, saisissante, ferme et douce. Le chant se fait ténu sans être frêle, puissant sans être inapproprié. Les crescendi sont d’une efficacité redoutable, les aigus étincellent, les mediums brillent... Une très grande Liu qui marque les esprits.
Pour tenir tête à ces deux incarnations spectaculaires, Mickael Spadaccini incarne un Calaf – dont on ignore en réalité encore le nom une fois le rideau final tombé – souvent trop sonore. Un peu de modération serait parfois plus appréciable, même si le rendu demeure plus que plaisant. La voix large offre une teinture ambrée à l’ensemble, les attaques sont franches, l’énergie bien présente.
Son père, Timur, trouve en Luciano Batinic un interprète dont la voix solide sert la fragilité et la noblesse du roi déchu. L’autre père de la soirée, l’Empereur Altoum s’incarne en Victor Dahhani avec une voix claire, posée, à l’apparence imperturbable tout comme l’aura qu’il dégage, d’une douceur et d’un calme en parfait contraste avec les violences de sa fille.

Turandot, Opéra Grand Avignon (2026) © Barbara Buschmann-Cotterot
Le truculent trio Ping, Pang, Pong est porté respectivement par Vincenzo Nizzardo, Sébastien Droy et Carlos Natale. Il apporte une dynamique redoutable à l’ensemble avec une homogénéité qui fait plaisir à entendre dans une belle projection, tandis que le comique des trois hommes, porté par un jeu naturellement amusant, fait, lui, plaisir à voir.
Enfin, citons le mandarin de Jean-François Baron qui s’acquitte de son rôle avec une diction claire.
Dans la fosse, on ne boude pas son plaisir avec la direction de Federico Santi à la tête de l’Orchestre national Avignon-Provence, superbe de nuances, de modulation, de vie. Sous sa baguette, la partition de Puccini respire à pleins poumons, se pare de mille couleurs. Le chef demeure également vigilant sur l’équilibre avec le plateau, mettant tant en avant la musique que le chant. La Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon, dirigée par Christophe Talmont, s’avère d’un excellent niveau, tout comme le Chœur de la maison, préparé par Alan Woodbridge. Dès sa première intervention, on note une homogénéité remarquable, un ensemble cohérent, une énergie pleine et entière dans une même direction. On se réjouit d’entendre un tel ensemble avec une si belle précision. Mais lorsque l’on regarde le nom du chef de chœur, cela sonne comme une évidence : où qu’il passe (Lyon, Genève, Avignon), les chœurs gagnent une dimension d’excellence hors-norme.
Au final, la seule déception – toute relative – de la soirée est l’apparition d’un entracte après seulement environ une demi-heure de spectacle, nous extirpant d’un monde dans lequel nous nous étions si confortablement déjà lové. C’est dire si la production est une réussite sur tous les plans qui saura marquer les esprits.
Avignon, le 17 mai 2026
Turandot, à l'Opéra Grand Avignon les 15, 17 et 19 mai.
20 mai 2026 | Imprimer
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