© Carole Parodi
Le Grand Théâtre de Genève donne actuellement une nouvelle production de Madame Butterfly : un mariage réussi entre classique et moderne, donnant à voir l’affrontement de deux cultures, de deux rêves, de visions différentes mais aussi de deux époques, entre le présent du fils et son passé.
La mise en scène de Barbora Horáková mêle en effet une lecture traditionnelle et classique – le côté « japonnais » – à une image plus moderne – le côte « américain », occidental à travers le regard du fils, de retour sur son sol natal, en quête de réponses, d’identité.
Sur les côtés et le fond, plusieurs écrans sont posés, offrant des vidéos fragmentées, comme des souvenirs épars, des morceaux d’un passé que l’on tente de reconstruire. Ce « morcellement » est représenté dès les premières secondes : la statue de l’enfant explose sous nos yeux et sera reconstituée au fil de la soirée. Une manière de recoller littéralement les morceaux, un peu à la façon de l’art du Kintsugi, cette technique constituant à réparer les objets brisés à l’aide d’or afin de les rendre unique et finalement plus beaux encore qu’avant leur brisure. L’image de cet art est d’ailleurs particulièrement présente dans des vidéos montrant un corps blanc comme le plâtre des statues où les lignes dorées apparaissent. Toutefois, « malgré cette approche presque documentaire et fragmentée, la priorité absolue reste la musique et l’émotion pure » (dixit Barbora Horakova dans le programme de salle)

Madame Butterfly, Grand Théâtre de Genève (2026) © Carole Parodi
La maison, véritable prison dont ne s’extraira pas Cio-Cio-San à la fois par amour, par fierté et paradoxalement par espoir de liberté, est fort bien rendue dans sa simplicité avec un jeu des panneaux séparant les pièces, les créant, les fermant, ouvrant sur l’extérieur... Dans ce décor signé par Wolfgang Menardi, la bâtisse occupe la quasi-totalité de la scène, laissant un peu d’espace pour l’extérieur et ses bassins, rappelant l’eau et la mer si importante, symbole de liberté, de frontière, de départ et de retour. La plupart des entrées de personnages se feront depuis la salle, comme pour montrer l’aspect inaccessible du lieu. Les lumières de Felice Ross apportent une dimension impressionnante qui frappe d’autant plus lorsqu’elle est subitement amoindrie. Grâce à elle, la scène devient un véritable bout de Terre à part entière.
Enfin, quelques accessoires sont présents. Peu nombreux, ils demeurent « hautement signifiants », comme la grue (japonaise) face à l’aigle (américain), les symboles de culture japonaise remplacés par d’autres de la culture américaine, la statue du jeune garçon déjà évoquée, le kimono maculé de sang apparaissant en ouverture et lors du geste désespéré de Cio-Cio-San, les masques de renard (kitsune) symbole de mauvais présage prenant vie autour de la jeune femme, notamment lors de son mariage et de son suicide, etc.
Les messages sont clairs, lisibles, esthétiques, parviennent à marquer sans chercher à faire sensation, appuyés par une direction d’acteur maîtrisée.

Madame Butterfly, Grand Théâtre de Genève (2026) © Carole Parodi
Côté distribution justement, difficile de ne pas succomber à l’interprétation de Corinne Winters dans le rôle-titre. Elle offre une justesse d’intention de chaque instant, reflétant la naïveté, l’excitation, l’espoir de la (très voire trop) jeune fille. La soprano s'avère être une Butterfly troublante, bouleversante, touchante, sincère. L'incarnation est d'une rare intensité, portée par une ligne de chant ample. La chaleur du timbre et le souffle laissent entendre toutes les nuances du personnage. La cantatrice donne ainsi aussi bien l'image de la jeune fille japonaise exaltée, rêveuse mais aussi toute la profondeur de sa peine, son écroulement, sa fierté ou encore le caractère sans appel de sa décision. Son chant est celui du cygne, d'une redoutable efficacité, malgré quelques tensions qui servent finalement le personnage.
Le Pinkerton de Stephen Costello peine à prendre ses marques en début de soirée avec une ligne un peu âpre, avant de s'envoler pour des sommets plus clairs. L'américain apparait distant, hors du monde qu'il habite. Il blesse par maladresse, non par mauvais fond. Ici, sa honte est telle qu'il ne reviendra pas sur scène mais appellera Butterfly des coulisses, ne respectant pas a priori son ultime souhait, ou alors hors de nos regards, comme pour nous masquer à nous aussi sa honte.

Madame Butterfly, Grand Théâtre de Genève (2026) © Carole Parodi
L'autre grand vainqueur de la soirée est Andrey Zhilikhovsky qui offre ici son premier Sharpless dans une prise de rôle particulièrement ébouriffante. La voix est puissante, la déclamation rondement menée, l’intention palpable, le jeu maîtrisé. Ce consul empathique offre une humanité bienveillante et lumineuse, y compris à travers son chant profond et solaire.
Kai Rüütel-Pajula offre pour sa part une Suzuki vocalement plus à l’aise dans la deuxième partie de soirée. Ses graves sont alors miroitants et profonds, tandis que son personnage discret mais presque omniprésent offre un appui solide à sa maîtresse. Denzil Delaere incarne un Goro détestable mais loin de la caricature vile que l’on voit parfois, avec une ligne de chant fluide et tonique.
Le Bonze de Mark Kurmanbayev propose une belle apparition dans son rôle tonitruant avec une voix profonde tandis que Vladimir Kazakov est un Yamadori transit, à la fois décidé et léger dans son chant. Enfin, citons la Kate Pinkerton de Charlotte Bozzi, présente rapidement sur scène bien que silencieuse, dont la courte participation vocale ravit elle aussi, montrant une femme jetée dans un monde qui n’est pas le sien, prête à endosser les responsabilités que fuient son mari.
En fosse, Antonino Fogliani dirige l'Orchestre de la Suisse Romande pour sortir les nuances et couleurs de la partition, n’hésitant pas appuyer certaines longueurs, comme lorsqu’il marque l’attente paraissant sans fin de Butterfly. Quant au Chœur du Grand Théâtre de Genève (préparé par Mark Biggins), absent de la scène, il relève brillamment ses défis.
Une production qui sait rendre hommage et parler à travers un morcellement que l’on gardera en mémoire. Un Kintsugi moderne et lyrique relevant à l'or les fêlures d'une histoire tragique à travers les souvenirs morcellés d'un enfant devenu grand...
Genève, le 23 avril 2026
Madame Butterfly au Grand Théâtre de Genève jusqu'au 3 mai 2026.
Heather Engebretson tient le rôle de Cio-Cio-San les 25, 29 avril et 2 mai. Arnold Rutkowski sera pour sa part Pinkerton le 29 avril.

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