© Sylvain Séchet
Certaines œuvres parviennent à interpeler dès leur titre. C’est le cas de l’opéra contemporain Les Dinos et l’Arche de Thomas Leininger, créé en 2012 en Allemagne dans le cadre des Händel-Festspiele de Karlsruhe (sous le titre Dino und die Arche). Il est aujourd’hui offert pour la première fois en français à La Cité Bleue de Genève, et confirme un intérêt allant bien au-delà du titre accrocheur pour cet « opéra darwiniste » et « fable dystopique ».
La figure des dinosaures interpellent petits et grands : qui n’a jamais été fasciné par ces premiers locataires terrestres ? L’œuvre est d’ailleurs affichée à partir de 10 ans et saura effectivement ravir diverses tranches d’âges, le livret (signé Cédric Costantino et Tina Hartmann) offrant différentes couches de lecture. Mais que raconte-t-il exactement ?
L’histoire, ouvertement « antihistorique » et anachronique, mêle science darwiniste et récit théologique. Les deux principales visions théoriques des origines du monde ne s’opposent plus ici mais se complètent. Ainsi, dans son ADN même, l’œuvre invite à une réconciliation, une paix, et non à la confrontation.
Imaginons donc que Darwin dialogue avec son Iguane, à qui il enseigne ses théories, et que l’animal décide de raconter sa vision de l’extinction des Dinosaures... sans pour autant ignorer les préceptes de son maître ! Nous plongeons alors dans l’épopée ubuesque de ces titans qui, malgré leur réservation au sein de l’Arche, arrivent trop tard pour le chek-in à cause d’une sieste et d’un cadran solaire dysfonctionnel – les rayons de Soleil se faisant rares derrière les nuages du Déluge. Darwin prend alors les traits de Noé, secondé par son épouse incarnée par l’Iguane. Menaces et négociations se succèdent afin de parvenir à monter sur l’Arche, jusqu’à ce qu’une solution soit proposée : partir à la recherche d’une plante rendant immortelle. Finalement, l’immortalité se traduira par l’évolution puisque les dinosaures se métamorphoseront sous nos yeux en oiseaux, qui sont effectivement les descendants des sauriens géants. Une idée à la fois poétique et philosophique.
Entre satyres sociales, humour, poésie, amour, bataille, latin, péché d’orgueil et bien d’autres choses, l’opéra nous plonge dans cette fable captivante aux trouvailles ingénieuses, à la fois touchante, drôle et intelligente. Un miroir sur la société d’aujourd’hui où nos reflets en écailles, poils et plumes assènent des vérités nous élevant vers une réflexion plus profonde.
La musique de Thomas Leininger porte l’ensemble avec un langage savoureux, accessible, universel. Son style « propose une fascinante combinaison entre le contrepoint rigoureux de la renaissance du baroque incarnée par Johann Sebastian Bach et les influences de la nouvelle génération représentée par les enfants de Bach, soit le style galant, préclassique ». La poésie du livret s’immisce dans la mélodie et vice-versa, les deux se nourrissant mutuellement. Les accents reptiliens exhultent sous les dents des dinosaures, tandis que les mammifères possèdent un éclairage musical différent. Les chants d’amour sont suspendus hors du temps grâce à une ligne légère, aérienne... On retrouve les codes classiques de la musique, avec une patte contemporaine, bien loin d’une naphtaline nostalgique. Comme quoi : on peut faire beau et moderne avec le même langage que les grands compositeurs passés.
La mise en scène de Julien Condemine est à l’image de l’œuvre : poétique, intelligente et malicieuse. Le décor nous plonge dans un lieu atemporel, où le bitume d’un monde en ruines cohabite avec une verdure luxuriante. Occupant une grande partie de la scène, un bâtiment servira d’habitat à Darwin (sous la cage de l’Iguane) ainsi que d’arche – véritable navire de croisière – par le jeu d’accessoires placés à la vue du public. Tout se transforme, rien ne se perd.
Le passage dans les profondeurs océaniques parvient à nous transporter avec beaucoup d’ingéniosité : un flacon de bulles de savon, un ventilateur, un filin permettant aux chanteurs de se suspendre horizontalement, un bon éclairage, et l’illusion est parfaite ! L’entièreté de l’espace est employée sans perdre le public malgré les mouvements de groupes ou individuels. Le tableau du radeau de dinosaures est un autre moment marquant, sans oublier l’arc-en-ciel final, il symbolise à lui seul la simplicité et l’efficacité du processus imaginatif mis en place. On se régale de bout en bout.
Il faut également saluer les lumières de Sylvain Séchet, formidables de justesse, offrant des ombres de dinosaures aussi bien que des ambiances identifiables et naturelles. Les costumes de Sylvain Watrant allient éléments jurassiques à d’autres humains modernes : les talons aux chaussures sont ainsi détournés pour former une griffe, compléter par d’autres ajoutées en bouts de pieds. Les bottes de femmes symbolisent les longues pattes de certains, les vestes demeurent reconnaissables sous les écailles, plumes ou autres attributs animaliers.
L'enthousiasme se poursuit, l'ensemble de la distribution communique un enthousiasme débordant.
Darwin/Noé, interprétés par Sebastia Peris, est gage de sagesse derrière sa barbe aux paillettes colorées, portée par une voix souple et chaleureuse. Son iguane et épouse, Mariana da Silva Ferlita, possède une belle prestance scénique. La ligne de chant est assurée et puissante, conférant à la soprano des reflets d'or et d'ambre.
Charles Sudan, Anatosaurus, forme un charmant couple avec la Struthiomimus Valérie Pellegrini. Le contre-ténor offre un timbre miroitant, éclatant. Il est le héros à la force tranquille, sorte d'Ulysse « dinosaurien ». Dans une voix chaude et légère, la mezzo-soprano confère à son personnage une complexité humaine : amoureuse d'un autre qui ne la voit d'abord pas, elle s'avère l'unique dinosaure monté à bord du navire grâce à sa montre à quartz waterproof, mais abandonne cette chance de survie pour redescendre parmi les siens auprès de celui qu'elle aime. Notons au passage le clin d'œil amusant à l'autruche, le nom de son espèce signifiant « imitateur d'autruche ».
Autre couple dans cette épopée, le Tyrannosaurus Rex, véritable roi mafieux à la fierté démesurée, apparait sous les traits de Raphaël Hardmeyer. Charismatique, imposant, il n'en demeure pas moins drolatique par sa bêtise soulignée par ses congénères – du moins quand ils possèdent assez de matière grise pour le faire sans risquer leur vie. L'un de ses traits comiques réside dans le duo qu'il forme avec Diego Galicia Suarez, l'Archaeoptéryx. Il s'agit là d'un petit dinosaure à plume, de moins de 60 cm, que l’on imagine mal aux côtés d’un géant redoutable ! Le baryton-basse donne au T-Rex les accents souverains nécessaires, l’élevant en haut de la chaîne alimentaire avec naturel, mais le timbre offre ici un caractère solaire supplémentaire. Quant au contre-ténor mexicain, il apporte un comique sans ridicule et un chant aérien propice à son espèce.
Le dinosaure le plus « grande gueule » demeure toutefois certainement le Vélociraptor d’Oscar Esmerode, dont les cris animaliers nous plongent dans une jungle aux confins des temps anciens. Le chant est vif, puissant, acéré et décidé. Malgré ses intentions mauvaises clairement annoncées par un chant magistral, on ne parvient pas à le détester, bien au contraire ! Son combat au ralenti contre Anatosaurus est un des moments les plus savoureux de la soirée, et son air « Quand l’orage sauvage » marque par sa musicalité, mais aussi par la chaleur de cette voix déterminée.
Daria Novik et Julia Deit-Ferrand ne déméritent pas en Brachiosaurus et Tricératops aux allures de jet-setteuses, de même que Baptiste Jondeau en Parasaurolophus.
Face à ces géants, quatre mammifères s’affairent sur le bateau, bien heureux de voir la caste supérieure rester à terre. Le rat de Bastien Masset est très amusant, grignotant tout sur son passage. Il forme avec le Chat de Sarah Matousek, le Kangourou de Lidija Jovanovic et le Chien de Félix Le Gloahec un savoureux quatuor qui complète à merveille cette distribution de haute volée.
Leonardo García Alarcón amène le théâtre en fosse, faisant de chaque note une actrice au service de cette œuvre multipliant les intentions. L’intensité des lamenti vibre avec émotion, la vivacité des échanges se déploie avec brio sans que rien ni personne ne soit oublié ni écrasé. Grâce à ses musiciens de Cappella Mediterranea, l’équilibre savant de l’ensemble n’oublie pas les nuances, nombreuses et colorées, de la partition. Face à l’engouement du public, le chef – et les artistes – offrent un bis bienvenu : celui de la morale pacifiste, célébrant la vie ensemble.
Une véritable réussite, du bout des griffes jusqu’aux crocs !
Elvira Montez
Le 3 février 2026 à Genève
Les Dinos et l'Arche, à la Cité Bleue jusqu'au 7 février 2026.
06 février 2026 | Imprimer



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