Semiramide à Nancy ou la tragédie d'Arsace

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Mardi dernier, le 2 mai, l’Opéra national de Lorraine donnait la Première de sa nouvelle production de Semiramide de Rossini, mise en scène par Nicola Raab. S’il s’agit là de l'avant-dernière production de la saison, cet opéra est également la dernière du compositeur qui a voulu couronner l’ensemble de son œuvre par un chant du cygne magistral, tant dans sa durée (trois heures environ) que dans la difficulté de ses airs. Un véritable joyau du bel canto et de l’opera seria qui aurait mérité un écrin davantage à sa hauteur…

La mise en scène de Nicola Raab propose de jouer avec le théâtre dans le théâtre, en créant comme décor une scène côté cour et des coulisses côté jardin, avec pour seule démarcation les quelques marches qui permettent de monter sur scène. Les très beaux costumes rappellent le XVIIe siècle, et comment ne pas penser à Louis XIV en voyant Idreno ?
Las, le travail scénique tourne très vite en rond : l’idée de départ ne reste finalement qu’une idée de départ sans être réellement développée. Le principe voulant que l’espace « représente symboliquement le monde intérieur d’Arsace » (d’après le texte de la metteure en scène dans le programme) passe assez inaperçu, même si elle ne manque pas d'intérêt. Notons ainsi l’emploi d’un grand miroir qui descend et monte du plafond, symbolisant Nino et ses manifestations ainsi que son désir de mettre les protagonistes face à eux-mêmes et à leurs actions : le reflet devient celui de leur âme, la confrontation avec eux-mêmes. Dans sa folie, Assur va briser ce miroir, refusant ainsi la conséquence de sa trahison, tandis que Semiramide mourra, tuée accidentellement par Arsace à travers ce miroir brisé, succombant quant à elle à sa trahison et à ses remords (ceux du meurtre mais aussi ceux de son amour pour Arsace avant de découvrir qu'il est en réalité son fils), tel que l'exigeait l'ombre de Nino. Autre idée intéressante : le parallèle créé entre la sphère publique des personnages (ici la scène), lieu de représentation où la reine tient une posture différente qu'en coulisses et où elle annonce qui sera le futur roi, par opposition au cadre de la sphère privée (ici les coulisses), où l'on apprend la trahison et le complot entre Assur et Semiramide. C'est là également qu'Oroe et Arsace discutent ou bien encore qu'évolue Azema, femme doublement convoitée par Arsace et Idreno. Les coulisses du théâtre deviennent ainsi les coulisses du pouvoir.
Mais si le concept est pertinent, sa mise en oeuvre et sa lisibilité peinent toutefois à convaincre, sans jamais réellement combler l’attente qu’elle crée.


Fabrizio Beggi, Matthew Grills et Nahuel di Pierro ;
© Opéra national de Lorraine

Côté voix, le constat n'est pas le même : si la mise en scène laisse sur sa faim, le plateau vocal a de quoi rendre heureux. La première voix que nous entendons est celle de la basse Fabrizio Beggi (également l’ombre de Nino plus tard) : d’une belle profondeur, avec une ligne claire et sans accro, une belle prononciation et, surtout, une projection magistrale. Il est l’un des grands vainqueurs au moment des applaudissements. Arrivent ensuite Assur et Idreno, interprétés respectivement par Nahuel di Pierro et Matthew Grills. Dans les deux cas, il est tout d’abord difficile d’apprécier pleinement les qualités vocales des deux artistes qui semblent se libérer ensuite progressivement du stress de la première. Il faut attendre la seconde partie pour que Matthew Grills nous livre une belle voix, assez claire et souple, notamment dans son grand air « La Speranza piu soave ». La voix encore jeune demande à s’affirmer, mais le rendu a déjà de quoi satisfaire le public dans ce rôle. Quant à Nahuel du Pierro, entendu en janvier dernier dans Médée à Zurich, il offre un très bel Assur, notamment dans la scène de folie de son personnage -- un type de scènes qui lui réussit décidément très bien, comme nous l’avions souligné dans son interprétation de Créon.

Semiramide se fait enfin entendre sous les traits de Salome Jicia qui offre une interprétation vocale tout à fait satisfaisante, parvenant à surmonter les terribles difficultés de la partition. Toutefois, on la sent trop emprisonner dans sa gestuelle : est-ce le stress de la Première ou bien la direction de Nicola Raab, ou encore un peu des deux ? Toujours est-il que le résultat manque de naturel durant la première partie, appuyant trop sur le jeu théâtral mis en place.


Franco Fagioli et Salome Jicia ; © Opéra national de Lorraine

Grande tête d’affiche de cette production, Franco Fagioli tenait le rôle fort difficile d’Arsace. Si une ou deux notes laissent entendre les limites de la voix dans les plus aigües, il faut saluer la formidable interprétation et la technique que peu de contre-ténors (si ce n’est aucun autre) peuvent se targuer d’avoir : non seulement les aigues sont là, mais les graves également, tout aussi puissants. La projection a de quoi impressionner. Dommage que les tics du chanteur parasitent cette technique remarquable, comme la position particulière des bras, même si ces tics aident certainement l’artiste. Enfin, les deux rôles secondaires que sont Azema (Inna Jeskova) et Mitrane (Ju In Yoon) sont eux aussi fort bien interprétés et l’on regrette de ne pas entendre davantage la première, pourtant ici très présente sur scène.

N’oublions pas les chœurs de l'Opéra national de Lorraine et de l'Opéra-Théâtre de Metz-Métropole qui se sont montrés eux aussi à la hauteur de l’événement, sous la direction de Domingo Hindoyan également à la tête de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Le chef dirige avec énergie et offre une lecture au plus près de la partition de Rossini, restant attentif tant aux artistes de la fosse qu’à ceux de la scène.

Une production tout en beauté grâce à son plateau vocal et malgré une mise en scène qui, sans plomber la soirée, ne marque pas les esprits et s’essouffle bien vite (contrairement aux artistes sur scène). 

Elodie Martinez

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