A l'Opéra de Zurich, Stéphanie d'Oustrac triomphe d'une Médée entre farce et tragédie

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L’Opéra de Zurich donne actuellement une production très attendue, la Médée de Charpentier, tragédie lyrique baroque qui a la chance de réunir deux intérêts actuels : celui pour le baroque qui croît depuis plusieurs années, mais aussi et surtout celui pour un personnage mythique et mythologique qui passionne depuis l’Antiquité. De même que pour l’œuvre de Cherubini plus souvent donnée, la production, quelle qu’elle soit, repose avant tout sur le rôle-titre et son interprète. Pour tenir ce difficile challenge, l’Opéra de Zurich a fait appel à l’une des plus grandes mezzo-sopranos françaises – par ailleurs nommée dans la catégorie « Artiste lyrique de l’année » aux prochaines Victoires de la Musique Classique –, Stéphanie d’Oustrac, qui fait là ses débuts dans la maison zurichoise. L’occasion d’assister aux retrouvailles de l’artiste et de William Christie, complices depuis longtemps, le tout dans une mise en scène d’Andreas Homoki.

Le metteur en scène a manifestement compris que Médée nécessite une certaine sobriété, le livret et la musique étant déjà fort riches et suffisants à sa tension dramatique. L’ajout de détails risque principalement de nuire à la production globale, et c’est donc avec plaisir que nous accueillons la lecture fidèle de l’œuvre opérée ici : certes, nous ne sommes pas transposés dans le temps et restons à l’époque moderne, mais sans que cela soit de trop appuyé. Le rideau s’ouvre donc sur un plateau composé simplement d’un sol, de trois murs et d’un plafond avant que ne pénètrent une foule et Jason, tous en tenues de cricket, ce qui suffit à placer l’action dans un milieu aisé et à introduire sans en avoir l’air l’esprit de jeu, de compétition, de stratégie mais aussi de match : celui qui se prépare entre « l’équipe de Corinthe » menée par Créon, et celle de Médée et de Nérine. L’héroïne arrive d’ailleurs assez rapidement sur scène en peintures et tenue tribales, obéissant pleinement à la tradition voulant que Médée soit une « barbare » au sens étymologique, autrement dit une étrangère.


Stéphanie d’Oustrac, Reinoud Van Mechelen et Mélissa Petit
Opernhaus Zürich

Une autre idée intéressante d’Andreas Homoki est de mettre en place deux scènes en une : le plafond se baisse pour laisser apparaître un étage supérieur qui tiendra souvent rôle de seconde scène, sorte de coulisse visible aux spectateurs, et parfois aux protagonistes selon les cas. Médée pourra, par exemple, y apparaître sans être vue pour assister à ce qui se déroule plus bas. Toutefois, ce jeu de baissé / levé, s’il est une idée très intéressante au départ, finit par lasser tant le metteur en scène en use et en abuse, tout particulièrement à la fin de la première partie où on n’en compte plus l’usage, ajouté aux trop nombreux allés et venues du pauvre Oronte qui ne cesse de courir, sortir, revenir… Quant à l’escalier rouge dévoilé de face un peu plus tôt lors de l’apparition d’Amour et qui produit un bel effet, nous le revoyons d’abord de droite (ce qui reste intéressant car les personnages disparus en le montant réapparaissent en le descendant, créant ainsi une continuité entre les deux scènes entrecoupées par une tierce), mais nous le revoyons ensuite de gauche… Ainsi, globalement, les idées qui nous paraissaient d’abord excellentes sont finalement usées jusqu’à la corde, au point de finir par lasser, ce qui est fort dommage.

Il en va de même avec l’introduction de la notion de farce : si elle permet d’abord de montrer le côté extrêmement manipulateur de Créon et souligne la caricature à laquelle incline le livret quant aux traits des personnages (un Jason mollasson, une Créuse capricieuse et trop gâtée, un Oronte naïf et crédule), elle est là encore poussée trop loin – comme lors du passage des fantômes qui sortent d’une espèce de roue de hamster géante, intégrant les hommes travestis en femmes. Certes, on peut expliquer ce travestissement par le fait qu’il faille des femmes pour séduire Créon (quoi qu’il pourrait peut-être l’être également par des hommes), mais ces tenues aux couleurs criardes (rappelant toutefois l’époque de l’opéra), ajoutées au jeu et à cette roue, rendent cette scène presque grotesque, quand bien même elle se veut une parenthèse enchantée. La diction saccadée des « gla-ce » et « fas-se » n’aide pas non plus à rendre la douceur qui devrait présider à cet instant. Jalousie et la Vengeance clownesques sont en revanche ridicules et le final, qui doit normalement marquer les esprit et servir de « feu d’artifice » à l’œuvre entre feu et dragons, retombe totalement du fait de l’usage trop répétitif des levés de la seconde scène : à force de l’avoir vu et revu, elle n’a plus rien de frappant, ni de surprenant, encore moins de marquant.


Médée, Stéphanie d’Oustrac ; Operhnaus Zürich

Médée, Stéphanie d’Oustrac ; Operhnaus Zürich

Côté plateau, saluons avant tout l'excellente diction des interprètes, du moins pour les personnages principaux (Florie Valiquette, en Amour, peine parfois à se faire bien comprendre). Un francophone peut suivre sans faire appel aux surtitres.
S’ajoute à cette excellence, celle du chant pour le trio de tête. Nahuel di Pierro incarne un Créon des plus manipulateurs, assumant parfaitement la dimension farcesque de son personnage, sans pour autant tomber dans le guignolesque, même si le trait est parfois trop pousser à l’extrême. La folie qu’il peint est saisissante tandis que la projection et la ligne de chant sont royales. Le Jason de Reinoud Van Mechelen n’a pas à rougir de la comparaison non plus, faisant de cet amant infidèle un homme sans grand excès de lâcheté, le rendant finalement moins odieux que le livret ne l’affirme et tout à fait plaisant à entendre ! Mélissa Petit, probablement stressée par la Première, débute avec quelques difficultés et irrégularités dans le chant (elle appuie par exemple de trop sur les consonnes, donnant une impression presque « saccadée » au chant) mais elle se reprend rapidement et laisse voir une Créuse n’ayant d’yeux que pour Jason. Ivan Thirion souffre parfois d’une projection difficile dans les notes les plus basses, mais cela reste ponctuel et l’on salue la course interminable qu’il mène sur scène. Son Oronte, quelque peu « bœuf » et soldatesque, sans grande réflexion nous empêche presque de prendre en pitié ce personnage pourtant ridiculisé et utilisé par Créuse, Créon et Jason (mais la mise en scène est ici fautive). Carmen Seibel offre de son côté une Nérine au jeu trop marqué. Stéphanie d’Oustrac, enfin, porte l’opéra sur ses épaules avec tout le talent de tragédienne qu’on lui connaît, passant de l’épouse soumise, amoureuse, victime et désireuse de faire au mieux à la Médée furieuse dont la vengeance et le pouvoir éclatent. Projection, diction, interprétation et même incarnation, rien n’a manqué à sa Médée : si la mise en scène est discutable sur certains points, la mezzo-soprano réussit à se doter du charme de la colchidienne et sa transformation en puissante magicienne / sorcière n’a d’égal que le déchirement que l’on ressent lorsqu’on lui prend ses enfants, nous faisant (presque) oublier les défauts de la mise en scène.

Enfin, William Christie retrouve d'abord l’œuvre qu’il avait sorti de l’oubli en 1984 grâce au disque, mais aussi ensuite Stéphanie d’Oustrac et Andreas Homoki (avec qui il avait travaillé pour David et Jonathas de Charpentier à Aix-en-Provence). Toutes ces retrouvailles semblent lui avoir donné l'énergie d'une direction à la hauteur du personnage. Certes, on aurait apprécié à deux ou trois moments qu’il calme un peu l’Orchestra La Scintilla (jouant merveilleusement sur instruments anciens) afin de mieux profiter des piani des interprètes, mais cela n’entache en rien la grande réussite globale à laquelle vient s’ajouter celle du Chœur de l’Opéra de Zurich, magistral, à la prononciation et à la cohérence particulièrement remarquable.

Bref, une mise en scène qui apporte de belles idées qu'elle a malheureusement tendance à trop user, le tout porté par un William Christie en forme et une Stéphanie d'Oustrac qui porte haut le personnage qu'elle incarne.

À voir à l'Opéra de Zurich jusqu'au 18 février.

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