Quand Médée fait rire au Midsummer Festival

Xl_m_d_e-jason_089__pascal_brunet © Pascal Brunet

Aujourd’hui, le mythe de Médée résonne avant tout comme une tragédie, et l’on en oublie les nombreuses parodies qui ont été faites à partir des œuvres théâtrales et lyriques. Ces parodies accompagnent les réécritures successives du mythe de Médée : La Méchante Femme (de Biancolelli et Riccoboni), La Femme jalouse (de Valois d’Orville), Médée et Jason (de Biancolelli, Riccoboni et Romagnesi), Bébé et Jargon (de Pierre Volliers et Pierre Adolphe Capelle) ou encore La Sorcière (de Sewrin) pour ne citer que ces titres, comme autant d’œuvres parodiant Thésée de Lully, Médée et Jason de Salomon, ou bien encore les opéras de Charpentier et de Cherubini. Non dénuées d’intérêt, les parodies semblent pourtant oubliées aujourd’hui – du moins des scènes – et l’on se réjouissait donc de voir cette injustice réparée avec Médée et Jason au Midsummer Festival à Hardelot vendredi dernier. Avec ce spectacle, nous étions invités « à la rencontre des genres, du tragique et du comique, du théâtre, de la danse et de la musique, de vaudevilles légers et d’airs sérieux, d’airs de démons et d’airs de marins », servie entre autre par l’Ensemble Les Surprises dans une mise en scène de Pierre Lebon. En ressortant de cette soirée, on en garde avant tout un souvenir amusé et une bonne humeur.

Toutefois, en compilant les œuvres comme cela est fait ici, nous nous trouvons face à une multiplication de références, parfois sans rapport avec Médée, alors que l’on aurait pu s’attendre à un assemblage d’extraits issus exclusivement des parodies et œuvres inspirées par la Colchidienne. A quelques (trop) rares airs de la Médée de Charpentier s’ajoutent ainsi Les Indes Galantes de Rameau, Alcione de Marin Marais, Sémiramis de Destouche… Autant d’œuvres que l’on prend plaisir à écouter, souvent ajoutées avec beaucoup d’humour et un décalage voulu, mais pas toujours. L'assemblage finit par être parfois peu lisible, et la colonne vertébrale du spectacle s’en trouve fragilisée. On aurait aimé que ce spectacle soit une redécouverte des parodies de Médée, plus qu’une parodie recomposée avec des pièces parfois sans rapport. Mais sans rapport ne veut pas non plus dire sans apport, notamment sur un plan comique ou encore pour le « remplissage » musical de la soirée.

Outre l’accumulation parfois excessive, l’autre défaut inhérent au patchwork est la brièveté des pièces (r)accomodées les unes avec les autres. Cela fonctionne parfaitement lors de clins d’œil comiques, mais devient parfois frustrant – bien que l’on puisse comprendre que de trop longs extraits auraient donné un résultat indigeste. Néanmoins, si l’on est frustré par cette brièvete, c’est bien parce que l’on aimerait entendre davantage les interprètes, ce qui signifie que le chant est plus que convaincant.

Pour ce spectacle, le metteur en scène Pierre Lebon – également Arcas, danseur, ou encore musicien – refait vivre le théâtre de tréteaux, cette forme de théâtre comique, voire bouffon, aux personnages archétypaux et dont le lieu de prédilection demeure la Comédie Italienne, où naquirent justement bon nombres de parodies. Ce genre nous plonge dans un univers de spectacle nomade, accessible, proche et presque interactif, les artistes haranguant parfois les spectateurs ou chantant depuis la salle. La taille du théâtre élisabéthain accentue cela, l’espace étant assez restreint et se prêtant ainsi au rapprochement des partis. Le rouge, qui rappelle le sang et la passion propres aux tragédies de Médée, est omniprésent, des costumes marins des musiciens au décor dont même les planches sont rouges. Ce dernier représente à la fois une petite scène de tréteaux mais aussi l’avant d’un navire – qui perd quelques planches par-ci par-là. En guise de rideau, le tableau d’une vanité représentant une femme – Médée ? – tenant une balance, deux crânes à ses pieds – symboles des deux enfants assassinés ? – vêtue de rouge. Des sacs et malles sont également entreposés sur la scène du théâtre. Tout nous ramène donc au voyage en mer, à l’origine de toute l’histoire : la conquête de la toison d’or avec les Argonautes (le nom Argo et affiché en début de soirée), mais aussi la fuite en mer jusqu’à Iolcos, et celle jusqu’à Corinthe. Maquillages et costumes rappellent le caractère archétypal de la forme de représentation adoptée, presque carnavalesque, avec notamment un visage recouvert de fard blanc. Créuse et Créon sont en vert – ce qui n’a rien d’anodin sur une scène – et Médée est en noir, dans un costume de torero avec une couronne d’aiguilles noires qui peut rappeler les représentations d’Alphonse Mucha avec sa couronne en pics.

Divers ressorts comiques – comme des planches sui tombent – viennent agrémenter la soirée, mais tout repose essentiellement sur le jeu des artistes qu’il faut ici saluer. En effet, en accentuant les traits, on prend le risque de tomber dans le ridicule, et il n’est pas toujours aisé d’y échapper. Pour cela, il faut un réel talent, ce dont ne manquent pas les interprètes réunis, à commencer par Pierre Lebon qui ouvre les festivités en « maître de cérémonie » et conteur dans un premier temps, avant de donner la réplique à Flannan Obé en Jason. Ce dernier offre un personnage détestable, couard, et haut en couleurs ! La voix sucrée comme du miel et solaire se prête au personnage et lui confère une certaine noblesse dans le chant. La Créuse un tantinet cruche d’Ingrid Perruche est parfaitement convaincante, de même que le roi mourant de Matthieu Lécroart qui habite le personnage jusque dans son chant. Eugénie Lefebvre est pour sa part à la fois Cléone et Nérine – ce qui gène un peu à la compréhension –, devenant un archétype de « bonne » plus que de suivante avec des accents populaires et un physique hideux plus proche de la sorcière de bas étage qui ne serait pas sortie de sa tanière depuis plusieurs dizaines d’années. La voix, quant à elle, ne démérite pas, de même que le jeu qui s’accorde parfaitement au costume. Enfin, Lucile Richardot irradie en Médée et montre tout son talent comique en plus de celui de tragédienne qu’on lui connaissait déjà. Son échange avec Jason version soap opera lorsque tous deux feignent un discours est particulièrement amusant. Est-il par ailleurs encore nécessaire de rappeler à quel point la voix est admirable ? Les élans du cœur, les nuances, les couleurs, les reflets, tout est un plaisir pour l’oreille, et l’on ne peut espérer qu’une chose après de si cours extraits : c’est de la voir enfin s’emparer du rôle chez Charpentier.

A la tête des Surprises – qui se transforment ici en Argonautes ! – Louis-Noël Bestion de Camboulas manie le patchwork musical avec brio, donnant vie pleine et entière à chaque interlude, aussi court soit-il. On se réjouit de savoir que le spectacle ne s’arrêtera pas à cette unique représentation, et que l’on pourra notamment le voir à Montpellier le 19 juillet, à l’occasion du Festival Radio France Occitanie. Car malgré les quelques petits défauts et l’impression de fouillis relevée ici ou là, ce qu’il ressort avant tout de ce spectacle est le rire et l’amusement qu’il procure. En cela, ce spectacle offre une soirée qui fait du bien, ce qui n’est pas négligeable en ces temps troublés… Alors pourquoi ne pas rire avec Médée ?

Elodie Martinez
(Hardelot, le 30 juin 2023)

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading