A Menton, Patricia Petibon propose un voyage onirique

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Il est des artistes rassurants, en ce sens que l’on sait à quoi s’attendre avant même que le spectacle ne commence. Ce n’est évidemment pas le cas de Patricia Petibon dont le nom est généralement synonyme d’originalité, comme avec ce récital « Alchimia » proposé à Menton mercredi soir, un projet conçu avec son défunt mari, Didier Lockwood, mêlant tous les styles musiciaux et déjà donné le 5 octobre à la Seine Musicale. Dans ce mélange des genres, cette soirée décalée du festival entraîne le public dans un voyage parfaitement construit où l’émotion règne sous le ciel étoilé du parvis de la Basilique Saint-Michel.

Le talent de la soprano n’est plus à démontrer et la voix évidemment à la hauteur des partitions et des projets entrepris. Aussi fou que soit celui d’Alchimia, c’est à nouveau une grande réussite et un programme extrêmement soigné qu’offrent la chanteuse ainsi que ses compères, le pianiste Dmitri Naïditch et la violoniste Fiona Monbet. Dommage cependant que le programme de salle ne soit pas à jour car celles et ceux qui souhaitent retrouver les œuvres entendues n’y parviennent pas toujours. Il faut ici simplement se laisser porter, guider, entraîner dans le voyage onirique présenté dont certains n’en sortent pas totalement indemnes.

L’air « Mes longs cheveux » de Pelléas et Mélisande initie la soirée, avec un violon électrique porté par un jeu des textures musicales, permis par les pédales à effets et l’intervention de l’électronique dans la maîtrise du son. Patricia Petibon exécute quelques gestes poétiques, de petites lumières dans les mains aux allures de lucioles, soulignés par des effets d’écho et de résonnance. Nous plongeons alors dans un univers onirique, mêlant bien des styles musicaux, entre opéra, cabaret, variété, chansons pop ou jazz. « All Throught eternity / A la mar » de Nicolas Bacri suit, et le violon fait entendre le chant des mouettes. Quel meilleur endroit que cette sublime scène ouverte sur la mer pour cette chanson ? « A la claire fontaine » nous berce ensuite avant que Fiona Monbet ne prenne cette fois-ci son violon classique pour une musique endiablée aux accents celtiques, folkloriques, sortant un peu de la transe des premiers airs. Le jazz enchaine plus loin dans un arrangement de Dmitri Naïditch à son tour seul en scène, puis la soprano s’en mêle et interprète « O Mio Babbino Caro » dans un chant arrangé et ensoleillé qui nous transporte dans un pays exotique dansant, donnant à l'air un côté festif. Il serait toutefois vain d’énumérer la totalité des oeuvres (entre quinze et vingt) qui composent cette soirée sans entracte débutée vers 20h30 et dont le public ne sortira que plus de deux heures et demie plus tard !

Difficile néanmoins de passer sous silence la très belle reprise de « Padam », célèbre chanson immortalisée par Edith Piaf, tourbillonnante ici, chapeau haut de forme façon musical, ou encore ce qui semble être en partie de l’improvisation (comme à d’autres moments de la soirée) lorsque la cantatrice revient sur scène, ceinture en feuilles et perroquet en peluche à la main à qui elle prête sa voix, lançant divers sons auxquels se mêlent quelques marques de boissons et demandant au public d’imiter le chant du volatile, un peu comme dans les grands concerts plus populaires (variété, rock...). Un public qui imite un perroquet, l’image est assez amusante et a de quoi faire sourire ! Notre beau sommeil est agité à la fin de l’air de Barbarina, « L'ho perduta, me meschina », puis on replonge dans une nouvelle vague décalée, entre « Michelle » de John Lennon et Paul McCartney, les génériques de James Bond et de la guerre des étoiles permettant aux artistes d’être présentés. La soprano le fera en ces termes : « Je m’appelle Bond… Patricia… Peti… Bon(d) ». L’amusement se poursuit avec la célèbre chanson des sept nains de Blanche-Neige, puis « Someday my Prince will come » sur un arrangement de David Lockwood. Armée d’un tambourin, l’artiste revient sur scène pour la Reine de cœur de Poulenc, toujours selon des arrangements inattendus, avant que, de même que nous étions entrée dans le rêve par des éléments acoustiques, nous en sortions, comprenant que le voyage s’achève.

Les bis sont l’occasion pour Patricia Petibon de parler au public de ce « projet un petit peu extra-terrestre » et de présenter le premier des bis, « Grenouille », dont la musique fut composée par « Didier » et sur laquelle sa femme a souhaité mettre des paroles en anglais parlant avec amour du violoniste. L’émotion est alors très forte et l’on ressent ce lien, toujours présent, sous les « étoiles qui apparaissent et disparaissent, comme nous tous ». La seconde chanson, que l’on comprend toujours en hommage à son mari, est « Oh ! My love » de John Lennon. On note que la chanteuse laisse aller son regard dans le ciel où, certainement, l’une des étoiles lui sourit…

Loin des sentiers battus, « Alchimia » est un voyage dont la route onirique emporte, teinté de l’ombre bienfaisante de Didier Lockwood, porté admirablement par des musiciens qui lui rendent hommage et, bien sûr, par sa femme dont la voix prodigieuse permet de passer d’un registre à l’autre sans une once de fatigue apparente, solide et posée, nuancée, colorée, vive ou mélancolique, mais avant tout dans le partage. Comme le dit l'adage, peu importe la destination : ce qui compte, c’est le voyage, ce qui est ici tellement vrai. Pour autant, Menton est sans doute un beau lieu de départ pour une telle excursion !

Elodie Martinez
(Menton, le 31 juillet)

Récital de Patricia Petibon lors du festival de Menton le 31 juillet.

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