L’Opéra de Montpellier ose un ingénieux Manfred de Schumann

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Déjà l’an passé, l’Opéra de Montpellier avait osé sortir des sentiers battus en période de fin d’année avec Soupe pop’, un exercice mêlant musique, théâtre et surtout immersion complète des spectateurs invités à partager cette soupe populaire avec les acteurs et chanteurs, contant les (més)aventures de leurs personnages. Un spectacle dont on ne sortait pas indemne et dans lequel l’un des (nombreux) êtres marquant était un Belge un peu fou interprété par Julien Testard. C’est ce même acteur que nous retrouvons cette année pour cette nouvelle expérience dans le rôle-titre de Manfred, créant pour les adeptes de la maison montpelliéraine un lien entre les saisons, sans que cela ne soit peut-être même voulu. D’une folie à une autre, d’une solitude à une autre, Julien Testard fait montre ici d’un merveilleux jeu, devenant Manfred/Schumann/Byron.


Julien Testard (Manfred) ; © Marc Ginot

A l’origine de cette œuvre, le poème dramatique de Lord Byron qu’il composa en 1817 "avec une véritable horreur du théâtre et afin de le rendre injouable", selon ses propres mots. Lorsque le poète meurt en 1824 aux côtés des Grecs, Robert Schumann a 14 ans et l’ouvrage ne quitte plus son chevet dès son adolescence. Il faudra toutefois attendre ses 38 ans pour qu’il se lance dans une composition sur ce poème alors qu’il vient à peine de terminer son opéra Genova. Il écrit à ce sujet : « Jamais je ne me suis autant dévoué à une nouvelle œuvre avec autant d’amour et d’énergie ». Il faut dire que si Manfred était le double de Byron (qui aurait été amoureux de sa demi-sœur), sa mélancolie le rapproche de Schumann. Quant à sa folie, comment ne pas y voir une forme de prédiction de la part du compositeur qui sera interné au début de l’année 1854, soit six ans environ après sa composition ? Il ne put même pas assister à la création de son œuvre dans une mise en scène de Franz Liszt à Weimar en 1852, lui-même terrassé par ses propres hallucinations.

Ancrée dans le romantisme et sa mélancolie, Manfred conte l’histoire de cet homme aux pouvoirs magiques qui, accablé du poids de son crime, débute l’œuvre en invoquant les Esprits des quatre éléments. Malheureusement, le vœu de Manfred est hors de leur pouvoir : ils ne peuvent lui accorder l’oubli et la paix de l’âme. Tandis que le héros s’évanouit suite à une vision, les génies le maudissent afin qu’il ne puisse être débarrassé de ses tourments. A son réveil dans la montagne, il souhaite plonger dans le vide mais est retenu par « un cheveux qui ne veut pas rompre ». L’histoire indique qu’il est en réalité arrêté dans son geste par un chasseur de chamois, détail qui prend toute son importance dans la mise en scène (nous y reviendrons plus loin). Le secret de son crime se dévoile petit à petit : il aurait aimé Astarté d’un amour coupable qui aurait conduit la jeune femme à sa mort. Il finit par se rendre auprès d’Arimane, maître des esprits des enfers, et obtient de revoir Astarté qui ne prononcera que deux mots : « Manfred » et « Adieu » et lui révèle également le terme de sa souffrance terrestre dès le lendemain. L’homme est prêt, fait ses adieux, refuse l’aide de la religion de même qu’il s’oppose à suivre les esprits venus le chercher afin de mourir comme il a vécu : « tout seul ». Ses derniers mots seront destinés à l’abbé, invisible : « Vieil homme, il n’est pas si difficile de mourir », tandis que le chœur chante son Requiem.

L’œuvre en elle-même est donc atypique, de par sa forme : « poème dramatique avec musique » selon Schumann lui-même, elle est hybride et inclassable. Le théâtre y a bien entendu une importance primordiale, mais il s’agit aussi d’un mélange de mouvements liés à la musique : mélodrame, bien sûr (de la musique avec un texte parlé), mais aussi oratorio avec le Requiem ou encore singspiel avec les Esprits. A tout cela s’ajoute également le silence, musique à part du personnage qu’est Manfred. Un véritable défi de mise en scène qu’ont relevé avec brio Sandra Pocceschi et Giacomo Strada.


Manfred, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Manfred, Opéra de Montpellier ; © Marc Ginot

Respectant l’œuvre dans sa folie et dans sa forme multiple, ils font concorder le mélange des mouvements à l’évolution de Manfred : de magicien, il deviendra homme, tout puissant et impuissant, désespéré mais espérant, souhaitant mourir mais ne mourant pas, souhaitant oublier mais n’oubliant pas… Loin de fuir les paradoxes de l’œuvre, les metteurs en scène s’y confrontent et parviennent à faire beaucoup avec peu : un cube posé au centre de la scène, à la fois écran pour les projections vidéos et petite pièce dans laquelle s’enferme Manfred. Il suffira d’une table et du jeu d’acteur de Julien Testard pour que le vide de la montagne se créé sous nos yeux. Une tête de chamois décoratrice prendra vie lorsque le héros la mettra sur sa propre tête, galopant sur scène à l'aide de deux béquilles issues de chaises pour recréer les sabots de l’animal. Le cube s’ouvrira petit à petit, devenant mur, passage, puis croix au sol lorsque viendront l’abbé et l’heure de la mort de Manfred. Les vêtements eux-mêmes seront détournés : le pantalon deviendra comme un pull sur les épaules, le veston une sorte de culotte, les chaussettes des gants, etc. L’ingéniosité et le jeu de lumière de Matteo Bambi permettent ainsi de faire fi des formes pour en créer de nouvelles, en parfait parallèle à la nature de l’œuvre.

Les chœurs sont pour leur part autour du cube, esprits de l’ombre, jetant des fleurs, se levant, caressant le chamois… Un véritable jeu de spatialisation sonore est également mis en place : les esprits des éléments – interprétés par quatre chanteurs du chœur qui n’ont ce soir rien à envier à certains solistes – sont d’abord dans une loge côté jardin, puis ensuite côté cour, tandis que nous les entendrons des coulisses lorsqu’ils partiront. La voix d’Astarté proviendra pour sa part des profondeurs, à savoir de la fosse, nous laissant nous interroger sur sa provenance. Quant à l’ensemble des chœurs, il se montre formidable de puissance, de nuances et de diction. Dommage finalement que nous ne l’entendions pas davantage !

Enfin, David Niemann, qui pense que « Schumann veut vraiment libérer Manfred », dirige adroitement l’Orchestre national Montpellier Occitanie en grande forme. Souvent plongé dans le noir durant les longs passages récités, il met en lumière la musique de Schumann de même qu’il est éclairé lorsque son tour vient : les différents mouvements sont respectés, mais le chef ne perd en rien de vue l’unité globale et le tout que forme la production.

Manfred de Schumann, à l’Opéra Orchestre national de Montpellier jusqu’au 3 décembre.

Elodie Martinez

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