Lessons in Love and Violence fait halte à Lyon

Xl_operalessonsinloveandviolence01 © Stofleth

Après sa création à Londres en mai 2018, le nouvel opéra de George Benjamin fait halte à l’Opéra de Lyon, l’une des maisons coproductrices du projet, dans la mise en scène de Katie Mitchell et sur un « texte pour musique » de Martin Crimp.

Le compositeur et le librettiste se sont inspirés de l’histoire d’Edouard II en se basant notamment sur les œuvres de Christopher Marlowe, de Raphael Holinshed et encore de John Stowe. Toutefois, Martin Crimp indique dans le livret de salle qu’il a souhaité « continuer le travail de compression et de concentration que Marlowe avait commencé », ce qui s’est avéré être « un véritable défi formel » puisque l’on est passé de vingt-trois à sept scènes et de quarante rôles parlés à cinq rôles principaux (auxquels s’ajoutent trois chanteurs jouant sept autres petits rôles). Les « leçons » dont il est question dans le titre ne sont pas un signe de didactisme envers le public, mais « une série de "leçons" pour les personnages adultes de l’œuvre : chacun d’entre eux y apprend en effet l’étendue et les limites de son propre pouvoir – et aussi de son amour ». L’autre dimension importante de l’œuvre est sa théâtralité et plus précisément son attachement au théâtre élisabéthain : la thématique du théâtre est au coeur de l’œuvre et notamment de la scène finale qui s'achève sur l’idée d’un « divertissement » sur le point de commencer, d’une pièce dans la pièce qui se raconte, un peu comme on peut voir dans Hamlet.


Lessons in Love and Violence, Opéra de Lyon ; © Stofleth

L’écriture atone et les nombreuses dissonances mises en exergue dans la composition de George Benjamin font écho au désordre qui règne sur scène, balançant entre temps agressifs et suspensifs, toujours en adéquation avec le drame qui se déroule sous nos yeux – avec l'aide de quelques instruments surprenants dans une fosse d’orchestre, tels le cymbalum ou le tombak iranien et le tama (instruments de percussion), qui sont particulièrement utilisés lors de la dernière scène du Roi. Pour le reste, nous laissons le lecteur se rapporter à ce qu’en avait dit notre collègue lors de sa création londonienne, de même que pour ce qui est de la mise en scène de Katie Mitchell sur laquelle il s’était particulièrement arrêté, relevant notamment l’aquarium imposant du décors, d’abord magnifique, puis dont l’eau croupit avant d’être entièrement vidé, comme en écho supplémentaire à la situation du Roi. Peut-être ajouterons-nous l’image saisissante de la scène finale lorsque la fillette pointe une arme sur un Mortimer dont la cagoule sanglante laisse imaginer ses yeux crevés, les mains attachées, assis sur le lit, ce lit qui ne cesse de jouer le rôle de scène – mais n’est-ce pas réellement là qu’aujourd’hui encore, tout se passe, y compris en politique ? – face à un public de personnages sagement assis sur les rangées de chaises. Alors que la jeune sœur s’apprête à le tuer, le frère, devenu Roi ayant appris ces douloureuses leçons de la soirée, tourne le dos à ce spectacle et pose les mains sur ses yeux. L’innocence est-il le prix de la justice ? Que conclure d’un Roi qui ne veut pas voir l’application concrète de la condamnation qu’il prononce ? Des questions qui restent en suspens alors que le rideau se baisse…


Lessons in Love and Violence, Opéra de Lyon ; © Stofleth

Concernant le plateau vocal, il est ici pratiquement identique à celui de la création à Londres. Stéphane Degout campe le Roi, amant éperdu et monarque imposant, tant par sa présence que par sa voix profonde et charnue. Faisant montre à la fois d’une autorité royale, d’une tendresse et d’une passion indomptable, il donne au Roi toutes ses dimensions et vient à bout d'une partition difficile. Gyula Orendt interprète Gaveston et l’Etranger, offrant sa voix profonde et paradoxalement étonnamment claire dans sa ligne de chant limpide. L’être détesté de tous, à l’exception du Roi, laisse ainsi voir toute une dimension surnaturelle et créé un mystère qui ne fait que gagner au cours de la soirée. Peter Hoare reprend le rôle de Mortimer avec maestria, personnage clef de la tragédie, passant de victime à bourreau sans pour autant que la psychologie du personnage ne puisse s'y résumer. La voix est assurée tant dans ses teintes sombres que lumineuses, et la projection est particulièrement appréciable. Samuel Boden offre au Garçon et Jeune Roi un timbre clair et lumineux gagnant en assurance parallèlement à son personnage, d’abord naïf et innocent, puis mettant de côté ses doutes une fois la couronne sur la tête pour venger son père. Enfin, seul personnage principal chantant féminin, Isabelle (l’épouse du Roi) est incarnée ici par Georgia Jarman – et non plus Barbara Hannigan comme à Londre –, formidable d’un bout à l’autre de l’œuvre. Toujours armée d’un verre ou d’une cigarette à la main, comme pour atténuer sa perception d’une réalité qui ne lui convient guère, la soprano impressionne par son souffle, sa tenue, et des aigus vifs et tranchants. L’ornementation est elle aussi remarquable, de même que la prononciation, excellente de la part de tous.

Autre changement, celui-ci dans la fosse, le chef Alexandre Bloch parvient à mettre en avant l’orchestre sans nuire à la scène, faisant entendre une grande palette de nuances, intenses, parfois extrêmes mais toujours précises dans leur exécution. La richesse de la partition s’en trouve ici parfaitement servie.

Une production qui devrait enchanter les amateurs d’opéra contemporain, servie par un plateau de choix qui sait mettre en avant cette difficile partition.

Elodie Martinez
(Lyon, le 16 mai)

Lessons in Love and Violence, Opéra national de Lyon, jusqu'au 26 mai.

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading