Chronique d'album : "Regards sur l'infini", de Katharine Dain

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Le mois dernier, le label néerlandais indépendant de musique classique 7 Mountains records sortait Regards sur l'infini, le disque de la soprano américano-hollandaise Katharine Dain, accompagné par le pianiste britannique Sam Armstrong. Un « disque méditatif » né lors du premier confinement, dont le thème général semble être « l’agitation humaine face à une expérience intense » et dont le programme original permet de plonger dans l’univers de la mélodie française au XXe siècle.

Il faut avouer que la réflexion autour du programme se ressent jusque dans sa construction symétrique. En effet, les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen occupent la place centrale du programme du disque, vers laquelle convergent de part et d’autre un poème extrait de L’âme en bourgeon de Claire Delbos, deux extraits des Proses lyriques de Debussy, un de Dutilleux, et enfin, pour commencer et finir le disque, un titre de Kaija Saariaho. Le disque nous propose donc un chemin permettant d’appréhender lentement l’œuvre centrale avant de s'en éloigner doucement, sans aucune brusquerie ni cassure.

Ajoutons que plus on approche des Poèmes pour Mi, mieux on découvre également Messiaen : Claire Delbos, dont l’œuvre encadre celle du compositeur, était l’épouse d’Olivier Messiaen. Elle travaillait son Âme en bourgeon alors qu’elle était enceinte, et l’œuvre est créée lors du même concert que les Poèmes en Mi, en 1937. Par ailleurs, les poèmes sur lesquels la musique de Claire Delbos est composée sont signés de la main de Cécile Sauvage, elle-même mère d'Olivier Messiaen, qui les écrivit lors de sa propre grossesse. Une sorte de boucle abyssale de composition, non sans charme ni profondeur, et qui sert à merveille l’œuvre finale. Le texte servant la musique, et la musique le texte, le sentiment de maternité et les questions de parentalités ne peuvent que faire écho aux auteure et compositrice.

Le sujet du disque est aussi – et surtout – le « portrait de compositeurs et d’écrivains réagissant à des moments charnières, un recueil d’histoires profondément personnelles qui racontent ensemble une histoire plus vaste ». Pour Messiaen, le moment charnières fait référence à la future naissance d'un enfant. Pour Debussy, ses Poèmes lyriques sont d'autres moments clefs composés et écrits par le compositeur alors âgé de 20 ans : c’est « la seule fois qu’il tenta d’unir si étroitement ses univers littéraires et musicaux, ce qui donne à la musique un sens singulièrement personnel de poignance et de nostalgie ». On voit ici naître le futur père de Pelléas et Mélisande. Quant aux deux chansons de Dutilleux, elles ont été écrites durant la Seconde guerre mondiale « en réponse à l’horreur de rencontrer la tragédie à un jeune âge ». Enfin, les pièces de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho « ouvrent et clôturent le programme, comme autant d’univers expressifs de quelques minutes ».

La composition du programme d’écoute est donc à saluer ici, mais ce n’est pas tout : la soprano Katharine Dain est aussi un solide argument d’écoute. Elle montre notamment sa haute maîtrise de la mélodie française, avec une excellente diction et une technique irréprochable, parvenant à surmonter les difficultés loin d’être minimes qui jalonnent les partitions du disque. Les Poèmes lyriques sollicitent des extrêmes qu’elle atteint sans accroche aucune, tandis que sa voix se prête avec aisance à la modernité de Kaija Saariaho (même si le suraigu fait quelque peu disparaître l’intelligibilité du texte). La voix est cristalline, presque éthérée, puissante, mais jamais poussée au-delà de ce qu’elle devrait. Il faut dire aussi qu’elle est fort bien accompagnée par le piano de Sam Armstrong, à l’aise dans chacun des univers proposés par les compositeurs et compositrices.

Dommage toutefois que le livret qui accompagne le disque ne soit rédigé qu’en anglais, du moins pour l’introduction, alors que le programme est original et met en avant des pièces méconnues. Les textes français sont également traduits en anglais.

Au final, ce disque est une belle surprise qui s’adresse néanmoins principalement à un public averti et/ou amateur du genre, même si tout un chacun peut apprécier sans peine le talent de Katharine Dain.

Elodie Martinez

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