Chronique d'album : Paris-Madrid, de Liat Cohen, Charles Castronovo, Rolando Villazon et Sandrine Piau

Xl_paris_madrid © DR

Vendredi 23 novembre, outre le nouvel album de Cecilia Bartoli et Italian Cantatas, paraissait également chez Erato Paris-Madrid, un disque qui comme son nom l’indique se tourne vers l’Espagne et sa riche correspondance musicale avec Paris, les deux capitales ayant été particulièrement liées au XIXe siècle, ainsi que le rappelle le livret. Un disque réunissant autour de la guitariste au talent mondialement reconnu, Liat Cohen, trois grands noms lyriques : Sandrine Piau, Charles Castronovo et Rolando Villazon. Un beau voyage en toute intimité qui rappelle le dernier proposé par la guitariste avec Paris-Rio en compagnie de Natalie Dessay, Agnès Jaoui et Hélène Noguerra…

Tous les aficionados de la guitare connaissent le nom de Liat Cohen, cette guitariste classique de nationalité israélienne qui s’avère être une véritable pionnière, à la fois de la création contemporaine mais aussi dans la renaissance de la guitare classique. Donnant des récitals depuis ses quatorze ans, elle est la première guitariste à recevoir le Prix Nadia et Lili Boulanger. Parallèlement à ses études (où elle finit Premier Prix du Conservatoire de la Ville de Paris, obtient le Diplôme de Concert de la Schola Cantorum de Paris à l’unanimité avec félicitations du jury, et est lauréate du Diplôme d’Exécution à l’École Normale de Musique de Paris présidé par Pierre Petit, Prix de Rome), Liat Cohen devient lauréate des Concours Internationaux de Guitare de Rome, Paris et Israël. La guitare de la musicienne hors pair s’allie ici parfois à celle de Gil Waysbort et vient au même plan que les voix. Ce n’est pas pour rien si elle figure aux côtés des trois chanteurs sur la pochette de l’album.

Ce dernier débute par Aranjuez mi amor de Joaquin Rodrigo, interprété par Charles Castronovo avec la voix de Sandrine Piau en ligne de fond accompagnatrice, nous plongeant dans une atmosphère chaleureuse, un coucher de soleil aux lueurs romantiques qui ne laissent aucun doute quant à la destination hispanique qui nous est promise. Décollage et arrivée immédiats, téléportation instantanée en quelques notes à peine. La langueur, de celles qui ne naissent que sous un soleil de plomb, se fait à nouveau entendre pour Adela du même compositeur. Loin d’être monotone, le disque n'oublie pas le rythme si particulier des partitions espagnoles qui vient répondre à cette torpeur ensoleillée, notamment dans les trois interludes musicaux (sur un total de vingt-six pistes). Les chants offrent également différentes tonalités et différentes rythmiques, plus vives par exemple dans Copillas de Belén, ou dans la festivité qui ressort lors du medley des compositeurs Tomas Breton, Tomas Barrera et Rafael Calleja où les deux ténors semblent s’en donner à cœur joie, ou encore dans certains chants populaires de Manuel de Falla. Parmi tous les airs espagnols, notons la présence de la Vocalise-étude en forme de habanera de Ravel et d’Elégie de Massenet. Le premier permet d’enfin entendre Sandrine Piau seule, ce qui n’était pas le cas depuis le premier titre dont nous avons parlé, Aranjuez mi amor, où elle n’était qu’une « voix de fond » portant la voix du ténor. Un rôle qu’elle reprend d'ailleurs pour Elégie où le texte français côtoie une musicalité imprégnée d’Espagne, de même que dans la Mandoline de Gabriel Dupont,.

Nous retrouvons plus loin les trois compères dans Cuando de ti me aparto puis dans Sin duda que tus ojos de Fernando Sor. Sandrine Piau interprète plusieurs des œuvres d’Enrique Granados à la fin de l’ouvrage, mais cela accentue l’impression de déséquilibre dans les voix : la majeure partie des airs est finalement interprétée par les deux ténors. Il va toutefois de soit que, pour chacun des trois chanteurs, la maîtrise et la technique sont au rendez-vous, ainsi qu’une véritable sensibilité pour ce registre et cet amour franco-hispanique.

Quant au livret, il livre une intéressante explication historique et artistique de cet échange entre les deux pays, ainsi qu’une introduction à ces œuvres et à ces compositeurs espagnols qui ne sont pas forcément connus dans l’hexagone. Deux double-pages offrent quelques photos de l’enregistrement avant les pages dédiées aux paroles des airs chantés. Mais quel dommage qu’aucune traduction ne soit proposée ! Sur vingt-six pistes, une vingtaine sont en espagnol et auraient probablement mérité une traduction, pour permettre une meilleure compréhension pour l’auditeur francophone non bilingue. Seulement, l’Espagne est au cœur de ce Paris-Madrid et la dimension française de l'album ne sert ici que de mise en perspective, pour mieux souligner la perception exotique de la péninsule hibérique au XIXème siècle. On retrouve une approche similaire dans le livret, où seul compte  manifestement l’espagnol… Autre regret, l’absence d’indication des chanteurs selon les airs : s’il est évidemment aisé de reconnaître Sandrine Piau, l’exercice l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit de distinguer Rolando Villazon et Charles Castronovo. Certes, l'objet de l’enregistrement est de « mettre en lumière les couleurs hispaniques de la guitare qui se mélange avec douceurs aux magnifiques voix » des trois interprètes, et non de mettre en avant les voix, mais la précision aurait été bienvenue.  

Un bel album ensoleillé qui permettra de voyager au soleil depuis son canapé, accompagné par une guitare exceptionnelle, loin de l’hiver qui s’annonce…

Elodie Martinez

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