Chronique d'album : L'Orfeo de Monteverdi, par Leonardo García Alarcón

Xl_l_orfeo_monteverdi_alarcon

Ce vendredi 24 septembre, le disque L’Orfeo de Monteverdi paraissait chez Alpha Classics après une tournée en 2017, reprise trois ans plus tard et donnant lieu à un enregistrement au début de l’année 2020. Si l’œuvre choisie est un classique, ce coffret de deux disques vaut la peine que l’on s’y arrête, ne serait-ce que pour le chef qui en assure la direction : Leonardo García Alarcón, entouré par une distribution comprenant Valerio Contaldo – que nous venons justement de rencontrer –, Mariana Flores, Giuseppina Bridelli, Ana Quintans ou encore Julie Roset – avec qui nous échangions également récemment. L’équipe musicale ainsi formée et portée par Cappella Mediterranea et le chœur de chambre de Namur renforce encore la curiosité que suscite l'enregistrement. 

Il faut dire que Leonardo García Alarcón fait mouche à chacun de ses projets, notamment du fait de son implication et de son amour pour la musique qu’il défend. Certes, L’Orfeo n’est pas une découverte lyrique, mais L’Orfeo mûri par Leonardo García Alarcón après des années de direction, de réflexions et d’interprétation(s) est marqué d’une pâte singulière faisant de cette version de l'ouvrage un Orfeo qui se démarque : il a cette touche que seuls les grands chefs peuvent apporter à une œuvre. Certains y (re)découvriront des accents de la partition, des couleurs ou des nuances qu’ils avaient oubliés, voire qu’ils n’avaient encore jamais entendus ou pris le temps d’écouter. Dès les première notes, la majesté de la musique nous invite à plonger tout entier dans l’écoute délicieuse de l’œuvre de Monteverdi.

Parmi les nombreux interprètes à défendre cet enregistrement, Mariana Flores est la première voix à se faire entendre sous les traits de la Musique, après une somptueuse toccata qui affiche derechef l’art et l’excellence de Cappella Mediterranea. Difficile alors de contredire la cantatrice lorsqu’elle chante : « j’ai coutume d’enchanter l’oreille des mortels ; et, à m’entendre, leur âme aspire aux sons harmonieux de la lyre céleste ». Le prologue prend ici toute sa place, et capte l’âme de l’auditeur grâce à la parfaite maîtrise de cette Musique : portée par Mariana Flores, elle devient presque un personnage à part entière, omniscient, profond et mystérieux. Plus tard, elle sera Euridice et lui prêtera une voix à la fois légère et solide, mais aussi un déchirant « Ahi, vista troppo dolce e troppo amara ». Bien qu’elle n’occupe pas la plus grande partie de la partition, elle s’impose par l’incarnation dramatique et demeure un souvenir d’écoute vivace.

Le Pastore de Nicholas Scott intervient lui aussi rapidement et ouvre le premier acte, avec une voix souriante traduisant l’allégresse du moment. Dès les premières notes, le chœur de nymphes et de bergers déploie tout le relief du chœur de chambre de Namur, bondissant avec la dextérité de la flûte, et qui excelle dans les différents rôles qui lui incombent. La voix légère de Julie Roset offre une nymphe séduisante, tandis que celle d’Alessandro Giangrande peint un berger puis un Apollo solaires. Arrive enfin le rôle-titre, tenu par Valerio Contaldo, qui s’impose sans difficulté apparente et offre un superbe lyrisme au personnage. Son « Rosa del ciel » emporte l’auditeur vers des contrées de musicalité qui se savourent et dans lesquelles on le suit en toute confiance. Difficile de ne pas succomber à la voix d’Orfeo ! Le tableau est effectivement idyllique, jusqu’à la sombre annonce de la messagère, Giuseppina Bridelli, qui apporte les ténèbres par son récit, la musique qui l’accompagne, et sa voix ombragée. La rupture se consume ici à tous les niveaux, et c’en est fini de l’allégresse.

La symphonie qui ouvre l’acte III est bien loin de la toccata ou de la ritournelle du prologue et du premier acte : Monteverdi nous guide, tel Charon, dans les profondeurs infernales, et la voix d’Orfeo se teinte d’une profondeur nouvelle. La Speranza d’Ana Quintans – également Proserpina – lui répond alors avec grâce, avant que Salvo Vitale ne laisse entendre à son tour un Caronte imposant, duquel se dégage une puissance languissante. Le dialogue qui s’en suit avec Orfeo laisse éclater un « Ahi, sveturato amante » qui interpèle l’auditeur par la force et la douleur qui s’en dégagent. Les symphonies qui se multiplient permettent de dresser une peinture musicale et de voyager visuellement, par la musique, au travers de ces enfers monteverdiens. La prière de Proserpine, lâchée avec délicatesse, touche l’oreille autant que Plutone (Alejandro Meerapfel), qui offre un majestueux roi des enfers, à la voix aussi profonde et puissante que le personnage. La présence vocale appuie la présence dramatique ! Toutefois, on le sait bien, la joie d’Orfeo est de courte durée ; au chaleureux et dansant « Qual honor di te fia degno » suit un « O dolcissimi lumi » qui apparaît telle la fine déchirure d’un voile léger et transparent. Une déchirure par laquelle s’engouffre le souffle du chant d’Euridice/Mariana Flores. Les transports du héros transparaissent sans faillir dans la voix de Valerio Contaldo, alors qu’il offre une belle montée dans les cieux en duo avec Apollo, dans un sentiment d’apaisement et de légèreté que clôt la félicité exprimée avec justesse par le chœur.

Le livret permet de suivre l’opéra, les pistes étant fort bien coupées sans l’être à l’écoute, conservant ainsi la fluidité de l’œuvre. On appréciera la présentation faite par Jérôme Lejeune ainsi que les quelques photos qui ponctuent la lecture, mais aussi appréciable (et indispensable) soit ce livret, c’est bien l’écoute et le travail minutieux de Leonardo García Alarcón qui donnent à cet Orfeo tout son intérêt. Tel un orfèvre, le chef a travaillé ici avec des rouages complexes et a su sélectionner les matériaux précieux que sont les artistes qui l’entourent pour façonner un enregistrement qui s'impose comme une petite merveille.

Elodie Martinez

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading