Chronique d'album : Les Fables de La Fontaine par Offenbach, de Karine Deshayes

Xl_offenbach_ © DR

Vendredi dernier sortait chez Alpha Classics/Outhere Music le nouveau disque de Karine Deshayes qui venait tout juste de triompher dans Norma au Capitole de Toulouse. L’enregistrement, bien nommé Offenbach, Fables de La Fontaine, est toutefois bien loin de l’opéra de Bellini puisqu’il est entièrement consacré à Jacques Offenbach qui a mis en musique les Fables de La Fontaine. L’occasion de découvrir encore quelques pépites méconnues du compositeur puisque les six fables présentes ici sont enregistrées en première mondiale.

Toutefois, si les Fables forment en effet le principal corpus du disque, elles n'en ont pas l'exclusivité et c’est par deux extraits de Boule de neige, l’Ouverture et La valse du divorce, que débute l’écoute – cet opéra-bouffe créé en 1871 était également présent, par d’autres extraits, dans le disque que Jodie Devos consacrait au compositeur. Nous le retrouvons donc avec plaisir, cette fois dans une partie instrumentale qui permettent à l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie et à Jean-Pierre Haeck de faire montre de tout leur talent. Dès la première piste, les parties enjouées et festives alternent avec d’autres plus calmes et douces, les nuances sont apportées avec raffinement tant dans un domaine que dans l’autre. L’énergie déployée sait se faire moins tonitruante, les couleurs sont chatoyantes et dressent avec soin le tableau du compositeur. Les pupitres sont parfaitement équilibrés et l’ensemble sait également se faire acolyte accompagnateur lorsque Karine Deshayes entame le deuxième air, facétieux comme sait le faire Offenbach. Toutefois, aussi léger et amusant soit cette valse, le chant résonne d’un timbre noble propre à la cantatrice qui ne se refuse pas l’envolée vocale attendue en finale. Tout au long des airs, y compris dans les fables, la prononciation est exemplaire et la ligne claire, parfaitement définie, teintée d’une riche palette de couleurs et d’un beau nuancier qui permet d’allier la légèreté et le sérieux de la forme des fables en parfait écho à la musique d’Offenbach. Il ne faut en effet pas oublier que La Fontaine composa son recueil pour le Dauphin dans un but éducatif et didactique : « je me sers d'animaux pour instruire les hommes », écrivait-il.

Difficile de ne pas cacher sa curiosité de découvrir comment ces fables, qui ont parfois bercer notre enfance, ont été mises en musique. Le livret (bref mais très instructif, avec une gravure et les chants en français et en anglais) nous explique qu’Offenbach était encore très méconnu des scènes parisiennes au début des années 1840 mais qu’il « creuse (…) le sillon de sa gloire future en fréquentant les salons », et que c’est pour ce public mondain qu’il composa les Six Fables de la Fontaine, éditées chez Cotelle en 1842. Chacune d’elle possède un ton personnalisé, différencié des autres, créant un petit univers propice à l’histoire, développée elle aussi sous forme brève. Le travail du compositeur est celui d’un orfèvre et mériterait certainement une édition critique s'attardant sur les multiples tours répartis dans ces pages musicales qui suivent généralement au mieux le texte et ses intentions. Ainsi, « même dans un morceau aussi homogène que Le Corbeau et le Renard, il souligne l’événement capital par un geste efficace : l’interruption du rythme de gigue qui unifie le reste de la mélodie ». Le compositeur travaille d’ailleurs particulièrement les fins, comme celle du Rat des villes et le rat des champs qui fait particulièrement claquer l’adieu du rongeur. Quant au Savetier et le Financier, il se clôt magistralement sur une vocalise virtuose, de même que La Cigale et la Fourmi, texte qui a marqué plus d’un écolier ! Difficile d’énumérer l’ensemble des détails musicaux distillés ici, comme la bise dans la musique, les notes graves descendantes de la famine, le ton plaintif pour la prière de la Cigale, celui réprobateur de la Fourmi… Le régal est multiple dans ces six saynètes – qui comptent également Le Berger et la Mer ainsi que La Laitière et le Pot au lait – et l’on ne se lasse pas de l’écoute, reprenant de chacune comme on se ressert d’un plat délicieux, découvrant des saveurs à chaque bouchée.

A ces œuvres viennent s’adjoindre les Ouvertures des Bavards – dont on retrouve également l’air « C’est l’Espagne » – avec ses couleurs ibériques, des Deux aveugles, « bouffonnerie musicale » en un acte ayant remporté un vif succès auprès du public à sa sortie, profitant notamment de l’afflux de visiteurs lié à l’Exposition universelle, ou encore les Ouvertures de Madame Favart et de Monsieur Choufleuri. Pour clore cette « farandole de desserts » qui suit le délice des Fables, le disque propose la douceur sucrée et pétillante qu’est Schüler Polka qui, comme son titre l’indique, est une polka, genre dans lequel Offenbach excellait. Autant dire que l’on en reprendrait bien encore un peu, surtout si bien servi grâce à l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie dont nous avons déjà souligné le talent.

Au final, ce nouveau disque de Karine Deshayes est un régal, un véritable festin de roi à mettre sur toutes les tables et, bien entendu, à disposition de toutes les oreilles, profanes ou non !

Elodie Martinez

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