Chronique d'album : Cœurs Anachroniques, d'Héloïse Mas

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Il y a quelques semaines, la mezzo-soprano Héloïse Mas sortait un premier récital au disque dédié à Haendel, Anachronistic hearts ou Les Chœurs anachroniques (dont elle nous parlait d’ailleurs lorsque nous l’avons rencontrée en janvier), porté par l’association In Matters of the Heart et sous le label Muso. Pour cela, la cantatrice s’est entourée du London Handel Orchestra, dirigé par Laurence Cummings. Des noms qui assurent une belle promesse, que l’écoute vient confirmer, pour mieux défendre l’accessibilité de la musique classique « à des publics parfois réticents à lui donner une chance ».

Le projet, exposé dans le livret, s’axe autour des femmes dominant la scène à l’époque, chantant parfois des rôles d’hommes, et à « l’effet anachronique » pour l’époque puisque la soumission des femmes aux hommes se trouvaient inversée – d’autant plus lorsqu’elles prenaient en main une mise en scène. Au final, le disque est surtout un recueil d’airs haendéliens, savoureux à souhait, avec des personnages et des émotions toujours actuels, l’atemporalité des sentiments humains trouvant un écho chez chacun, de la création des œuvres à nos jours, et très probablement au-delà. Si les femmes et « l’anachronisme » peuvent sembler être un beau prétexte davantage qu’une ligne directrice pour l’enregistrement, le résultat n’en demeure pas moins un véritable plaisir à l’écoute.

Agrippina ouvre l’enregistrement, avec un « Bel piacere » qui porte bien son nom (« plaisir merveilleux »), dans lequel Héloïse Mas laisse aller une énergie convaincante et communicatrice avant de poursuivre par « Un pensiero nemico di pace » d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno. La ligne de chant ne faiblit à aucun moment, poursuivant sa vive expression, pareille à la flèche qui va droit au cœur de la cible – puisqu’ici, tout est finalement affaire de cœur. La pause plus douce, plus languissante, est tout aussi maîtrisée avant que la voix ne reprenne des voltiges sans heurts. Les montées en puissance et les élans de « Cease ruler of the day to rise » sont une réussite en tout point, techniquement et vocalement, tandis que le passage de l’italien à l’anglais fait apprécier la justesse de la diction dans les deux langues.

L’amplitude de la voix lui permet d’enchaîner Alcina et Dardano, partant d’un registre sopranisant parfaitement atteint pour arriver à un autre bien plus grave, le tout dans une homogénéité ne laissant entendre aucune cassure, ni le moindre palier vocal, sans jamais perdre non plus de l’intensité interprétative du chant. La cantatrice semble pouvoir modeler sa voix au gré de ses envies et des besoins de la partition, toujours au cœur de la musique et de l’intention. C’est un véritable éventail de couleurs et d’émotions aux reflets multiples qui est proposé ici à l’auditeur, ciselées avec soin par cette voix ample à la fois chaude, raffinée, vibrante, froide ou invective selon l’humeur et le personnage, mais toujours captivante. Sortant d’une ombre invisible ou éclatante dans ses envolées puissantes, on ne se lasse pas de l’écoute

Si « Haendel était peut-être particulièrement doué pour humaniser le surnaturel, mais aussi pour donner un aspect irréel à la musique des mortels », à l'évidence, Héloïse Mas rend au compositeur toute la magie de son art. « La Lucrezia (O Numi eterni) » confirme la tragédienne à travers l’écoute, par sa capacité à donner corps au personnage et à sa détresse grâce à une interprétation et à un travail – peut-être aussi un peu d’instinct – de chaque instant, avant de laisser pleurer « Già superbo del mio affanno » dans la haute dignité de l’être trahi. On ne peut que vibrer avec la voix, plonger et s’élever avec elle. Ce sont toutefois Ariodante, et surtout Medea (Teseo) qui ont les derniers mots avec Scherza infida et Morirò ma vendicata. Aux joies de l’amour fidèle du départ répond donc l’amour trahi et vengé. Comme si les plaintes et les requêtes d’une peine en réponse à l’outrage aboutissaient finalement à cet air ultime, ce duo entre voix et instruments appuyant la solitude de la femme bafouée qui, après avoir tout perdu, finit victorieuse dans la vengeance et la mort. « Moriro », lancé en cris, prend alors des accents forts et complexes.

L’auditeur aura toutefois droit à un cadeau, une petite surprise cachée en fin d’écoute : l’air de Sapho, « Ô ma lyre immortelle », superbe, qu’elle avait interprété lors du Concours Reine Elisabeth de Chant 2018 durant lequel elle avait remporté le Prix du Public.

Afin d’accompagner toute cette richesse et cette orfèvrerie vocale, il fallait un ensemble et un chef à la hauteur de la tâche, ce que Héloïse Mas trouve dans le London Handel Orchestra et Laurence Cummings : jamais le chef ne se laisse aller à un sentiment convenu ou part dans la facilité d’un accompagnement simple et en retrait. Ici, la musique joue son rôle premier, aussi importante que la voix mais sans jamais se mettre en avant ou la surpasser pour la faire taire. Tout est retenu, mais pas atténué ni bridé, et lorsque la musique est pleinement libérée, c’est toujours dans la réflexion et à son service. Quant au livret, il permet d’expliquer les œuvres, de suivre les paroles, offre un mot de la cantatrice, et marque par son visuel steampunk, le tout s’inscrivant parfaitement dans l’objectif d’ouvrir l’art lyrique au plus grand nombre et de piquer la curiosité de celles et ceux qui pourraient en avoir une image poussiéreuse et inadaptée.

Au final, le plaisir de l’écoute est entier, et l’on ne peut que se féliciter de pouvoir compter parmi les rangs des jeunes artistes français une mezzo-soprano dont la voix possède une telle ampleur, armée d’un réel talent d’interprétation et d’une intelligence artistique tout aussi remarquable. Quant au projet d'Anachronistic hearts, on ne peut que le saluer et l'encourager, d'autant plus qu'il s'étend également à la vidéo en proposant une intrigue appuyée par la musique classique.

Elodie Martinez

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