Ariane et Barbe-Bleue à l’Opéra de Lyon : quand celle qui porte la barbe n'est pas celui que l'on croit...

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L'Opéra national de Lyon sort actuellement de son silence pour son festival annuel, donné cette année sous forme numérique. Si ce dernier a débuté lundi sous le thème « Femme libres ? », il fallait toutefois attendre hier soir pour voir le premier des deux opéras proposés de la manifestation, Ariane et Barbe-Bleue, unique opéra de Paul Dukas, sur un livret symboliste de Maurice Maeterlinck qui multiplie les échappées interrogatrices. On doit aussi au librettiste Pelléas et Mélisande (Ariane étant débuté avant et terminé après) et il n’est pas anodin que l’un des personnages porte le même nom que l’héroïne de Debussy.

L’œuvre, trop rarement donnée, s’intègre parfaitement par sa nature à l’interrogation du festival, puisque souvent caractérisée de « féministe ». En effet, même si l’ombre menaçante de Barbe-Bleue plane tout au long de l’histoire, l’homme n’est en réalité que très peu présent, et même quasi absent de la partition musicale. C’est bel et bien Ariane qui est l’héroïne, omniprésente et presque « omnichantante », symbolisant la figure de la femme libre, libérée et libératrice, mais aussi plus largement la libération d’un être face à la tyrannie, ouvrant ce discours de manière plus universelle, sans question de genre. Face à elle, les cinq autres épouses de Barbe-Bleue apparaissent comme les figures de femmes oppressées, mais redoutant – voire refusant – la liberté qu’on leur propose. Se pose ainsi aussi la question de la nature de la liberté : choisir de ne pas être libre, n’est-ce pas aussi une certaine liberté ? Imposer une liberté à celles qui la refusent ou n’en veulent pas, n’est-ce pas là aussi une certaine forme d’oppression ?


Ariane et Barbe-Bleue, Opéra de Lyon ; © MarFloresFlo

Ariane et Barbe-Bleue, Opéra de Lyon ; © MarFloresFlo

De façon plus prosaïque se pose également la question de la possibilité de mettre en scène une telle œuvre, dont le livret symbolique empêche parfois une représentation scénique. En 1998, sur cette même scène, Patrice Caurier et Moshe Leiser avaient tenté l’essai, mais la maison lyonnaise a choisi de ne pas reprendre cette production et de faire appel cette fois-ci à Àlex Ollé pour une nouvelle proposition. Il est vrai qu’en se tournant vers le metteur en scène de la prestigieuse compagnie catalane La Fura dels Baus et au regard de la créativité dont il a déjà fait preuve à plusieurs reprises, les risques étaient savamment calculés, et le résultat est en effet fort intéressant et globalement réussi.

Le metteur en scène a décidé de littéralement superposer la psychologie, l’intériorité d’Ariane, avec à la réalité, qui est ici le repas du mariage, afin de faire cohabiter ou coexister ces deux « univers ». D’un point de vue pratique, il descend et remonte un décors labyrinthique sur scène, masquant ou non les tables des convives, tandis qu’un mur de tulle laisse avant tout – et avant-scène – apparaître un grand rectangle vide, jouant le rôle d’un miroir. Le spectateur est alors positionné comme derrière un miroir sans teint lui permettant d’entrer dans l’œuvre, témoin non visible mais bien présent, happé par un reflet qui n’est pas le sien. Ainsi, la soirée débute par la projection du couple fraichement marié durant leur trajet en voiture, tandis que les chœurs masculins chantent depuis l’obscurité de la scène, avant d'éclairer progressivement leurs visages par des lampe-torche. Le ton est donné, entre réalisme, cauchemar et psychisme.


Ariane et Barbe-Bleue, Opéra de Lyon ; © MarFloresFlo

L’inquiétude est palpable, surtout dans le jeu de la Nourrice, que l’on voit à travers ou grâce au mur en tulle d’avant-scène. Ariane arrive alors, dans sa robe de mariée, seule, et l’histoire débute pleinement. Nous la suivons dans un dédale tout en transparence sur lequel un jeu de lumière permet de visualiser les portes que l’épouse ouvre. Les lumières d’Urs Schönebaum sont d’ailleurs plus qu’un simple éclairage, et apporte un relief saisissant au décors. Elles offrent ainsi des tableaux superbes durant la soirée, comme cette scène de Barbe-Bleue avec ses femmes, dans une pénombre rouge et brumeuse, entre violence et séduction. Ou encore celui d’Ariane au somment des tables rondes, les unes sur les autres, au milieu d’une forêt de lampes hautes, pour un résultat aux airs de révolution. La libération se symbolise ici, entre autres, par le retrait des chaussures à talon, image que bon nombre de femmes – et d’hommes – comprendront. La dernière image est d’ailleurs celle du mari, toujours sur sa chaise, ensanglanté, inconscient, que ses femmes font pivoter afin de le présenter au public tandis qu’elles sont alignées derrière lui (exception faite d’Ariane et de la Nourrice qui ont quitté le château).

Au milieu de ce dédale entre onirisme et réalité, visible invisible et invisible visible, transparence de la vérité et obscur du mensonge, Àlex Ollé rend parfaitement justice à ce conte musical, ne respectant certes pas le livret à la lettre sur la forme – dans une limite plus qu’acceptable compte-tenu de sa nature – mais fort bien sur le fond, tout en signant de son empreinte ce spectacle réussi.


Ariane et Barbe-Bleue, Opéra de Lyon ; © MarFloresFlo

Une réussite qui revient également au choeur magitral et à l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, superlatif ce soir sous la baguette de Lothar Koenigs, mettant en exergue toute l’expressivité riche de la partition, tant ses torrents de couleurs que ses chuchotements plus secrets. Impossible de ne pas se laisser embarquer dans ce voyage musical revigorant. La musique qui sort de la fosse est tellement vivante qu’elle en devient un être, une image mouvante guidant le regard par le son. Dommage cependant que ce personnage à part – et pourtant interne et lié – s’impose tant sur les voix du plateau. Est-ce dû à la présence d’une poignée de musiciens au parterre, juste devant la fosse, ou à diverses autres dispositions liées aux mesures sanitaires, ou encore simplement à un déséquilibre de l’écoute ? Toujours est-il que depuis la salle, les voix ont du mal à passer le mur du son qui émerge de ce souterrain ouvert.

Malgré cela, il faut saluer la prestation de Katarina Karnéus (en remplacement d’Alexandra Deshorties initialement prévue) qui tient son rôle de bout en bout, sans fatigue apparente, avec une classe noble et solide. Au milieu de toutes ces autres femmes, elle sort naturellement du lot et impose sa carrure de meneuse de foule et de femme forte. Elle offre par ailleurs une voix de mezzo qui semble plus claire que sa consœur Anaïk Morel, dans le rôle de la Nourrice. La voix plus sombre apporte une belle dimension à l’inquiétude du personnage, tandis que son jeu lui permet de moduler sa présence scénique en fonction du besoin.


Ariane et Barbe-Bleue, Opéra de Lyon ; © MarFloresFlo

Face à ce duo féminin se trouvent les cinq épouses recluses dans l’obscurité du château, accoutumées à cette pénombre qu’elles ont du mal à vouloir réellement quitter – la lumière et les solutions qu’apportent Ariane étaient-elles hors de leur portée ou bien de leur volonté ? –, à commencer par la Selysette d’Adèle Charvet, solaire autant que son personnage le permet. Si elle commence presque invisible parmi la multitude des femmes du plateau, elle s’impose rapidement comme étant à part. Plus discrète, la Mélisande de Hélène Carpentier n’en délivre pas moins de très beaux moments, et sait aussi marquer les esprits, tandis que les Ygraines et Bellangère de Margot Genet et d’Amandine Ammirati ne déméritent pas. Enfin, bien que sa courte partition ne lui donne pas toute la liberté d’exprimer tout son talent, Tomislav Lavoie est un Barbe-Bleue que l’on a finalement du mal à détester, presque hypnotisant.

Au final, l’Opéra de Lyon offre une belle nouvelle production, inscrite dans une thématique ô combien actuelle et parlante, servie avec intelligence par une mise en scène réfléchie, qui met en valeur le féminisme naturel de l’œuvre tout en l’ouvrant à une universalité plus vaste. Musique et voix servent la partition magnifique de Dukas, et l’on imagine que la captation permet de rééquilibrer ces deux forces que l’on encourage à apprécier depuis chez soi, à défaut de la salle.

Elodie Martinez
(24 mars, Opéra de Lyon)

Ariane et Barbe-Bleue, disponible en replay sur abonnement sur medici.tv, sur Arte Concert et France Musique à partir du mois d’avril, et sur Mezzo en multidiffusion cet été.

© MarFloresFlo

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