A Montpellier, le Triomphe n'est pas celui que l'on croit...

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L’Opéra de Montpellier reprend une production d’Il Trionfo del Tempo e del Desinganno créée l’an dernier à Copenhague par Ted Huffman, en résidence dans la maison montpellieraine – il nous avait parlé de ce projet lorsque nous l’avions rencontré plus tôt cette saison. Un travail qui s’inscrit dans la lignée des précédents, alliant sobriété et efficacité.

Il n’est pourtant jamais aisé de porter à la scène cette œuvre sans réelle action, portant sur un drame intérieur. Néanmoins, Ted Huffman n’est pas le premier à s’essayer à l'exercice, et l’on se souvient encore de la formidable production d’Aix-en-Provence, imaginée par Krzysztof Warlikowski en 2016. Ici, le metteur en scène canadien nous offre une approche moins viscérale mais tout aussi personnelle de cet oratorio dramatique qui place le personnage de la Beauté au centre de l’histoire, tout comme son confrère polonais l’avait fait avant lui.


Dilyara Idrisova (Beauté) et un double ; © Marc Ginot

Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, Opéra de Montpellier © Marc Ginot

Comme Ted Huffman en a l'habitude, la mise en scène est sobre et épurée, en plus d'être efficace. Nous plongeons ici dans la tête de la Beauté, face à elle-même et à ses pensées.

Sur une scène dénudée déroule un tapis, puis arrive une lampe et un être semblable en tout point à la Beauté, et se tenant en miroir. Toutefois, cet être reflété est sans visage et n’est que le premier d’une longue série, d’abord des femmes, puis des femmes et  des hommes en tenues similaires : col roulé, pantalon de même couleur et même tissu, et chaussures rouges. L’ensemble est ainsi sobre et élégant. Il y a dans ce tapis roulant, très lent, et dans l’apparition d’un canapé de plus en plus long (pour finalement occuper toute la longueur de la scène) quelque chose de répétitif. Et qu’y a-t-il de plus inéluctable que l’infini répétitif ? Ce déroulement devient ainsi symbole du temps qui passe, doucement, mais sans jamais s’arrêter. Le fond du décor, assez peu visible dans cet éclairage de l’intime, est finalement lui aussi répétitif. La présence des doubles de Beauté permet en outre la création de superbes tableaux traduisant les affres de la musique et des pensées. L’acmé, ou plutôt le pivot central de la scénographie, réside à la fin de la première partie, lorsque le Temps remet à la Beauté un revolver avant de se positionner devant elle, les bras en croix, puis de s’écarter rapidement afin que l’allégorie en face de l’arme soit le Plaisir. Cette « pirouette » reflète ainsi la réflexion de l’héroïne, d’abord prête à tirer sur l’homme, puis tirant finalement sur le Plaisir – interrogeant sur celui des deux qui était réellement en joug. Le coup de feu retentit, faisant sursauter la salle, et le rideau se baisse avant de se rouvrir après l’entracte et de reprendre exactement là où nous étions restés.

Nous parvenons à reprendre la production comme s’il n’y avait pas eu de pause, ce qui marque l’efficacité du procédé global de Ted Huffman. L’air du Plaisir, « Lascia la spina », devient alors un véritable chant du cygne tandis qu’il s’éteint sur le canapé qui, inéluctablement, le fait disparaître doucement en coulisses, toujours dans sa robe dorée. Le canapé rétrécit à nouveau, au point de disparaître pour laisser la Beauté chanter seule sur scène. La lampe présente au début revient, et l’on découvre à nouveau un canapé, de taille normale cette fois, sur lequel dorment le mari de l’héroïne et ses deux enfants. La femme a donc finalement renoncé aux attraits des plaisirs divers pour retourner dans la réalité d’une vie de famille qui lui apporte finalement un bonheur plus stable. On découvre alors que le Temps était en réalité le mari, et l’on se rend compte que le col roulé du personnage était un indice se référant à celui de la femme. Tout est réfléchi, rien n’est laissé au hasard.


Dilyara Idrisova (Beauté) au milieu de danseurs © Marc Ginot

Dilyara Idrisova (Beauté), Sonja Runje (Désillusion) et James Way (Temps)
© Marc Ginot

Vocalement et scéniquement, il faut saluer la performance de Dilyara Idrisova, présente sur scène sans interruption du début à la fin. La voix est particulièrement profonde pour une soprano, ce qui n’empêche pas la cantatrice de s’aventurer dans l’aigu grâce à une technique parfaitement assurée. Cette même technique lui permet par ailleurs de chanter lors de certains portés, ou encore en tenue légère – ce qui offre un des beaux tableaux de la soirée avec les autres danseurs et la fumée qui envahit de la scène. Elle se mêle aussi parfois aux danseurs avec une grâce qui lui donne toute sa légitimité parmi eux. Le Plaisir est interprété par Carol Garcia, dont la tenue dorée tranche avec le reste de la mise en scène aux couleurs plus ternes, à l’exception des chaussures rouges de la Beauté qu'elle quittera pour se coucher sur le canapé, autre symbole de l’abandon des plaisirs. La voix de mezzo-soprano se teinte ici d’un beau caractère dramatique, et la chanteuse donne à entendre et à voir un mémorable « Lascia la spina », libéré dans un souffle et une langueur qui cristallise l’instant. James Way est un Temps lumineux, peut-être moins autoritaire et impressionnant que ce que l’on pourrait attendre, mais néanmoins tout à fait légitime et convaincant. La voix est fort bien portée et s’intègre avec aisance à l’ensemble. Enfin, le nom que l’on retiendra particulièrement est celui de la croate Sonja Runje, la Désillusion, présentée comme une mezzo-soprano mais au timbre miroitant de contralto, d’une densité impressionnante qui lui permet de délivrer ses airs avec un naturel superbe. La projection est remarquable et la présence scénique certaine. Elle captive et envoûte indéniablement à chacune de ses interventions.

Côté fosse, la maison a dû faire face au démantèlement imprévu de l’ensemble Orfeo 55, qui s’était initialement engagé dans la production. Finalement, c’est un mal pour un bien puisque Thibault Noally et Les Accents ont su faire entendre un travail extrêmement intéressant sur la partition, en redistribuant notamment les pupitres dans la géographie de la fosse. La texture musicale sonne ainsi avec un équilibre remarquable, une profondeur et des reliefs qui jalonnent la soirée pour un voyage entraînant, coloré et nuancé. Le chef veille avec un talent certain à l’équilibre entre scène et fosse, et dirige avec cette constante écoute, faisant de la fosse l’ultime plaisir de la production.

Un Triomphe du Temps et de la Désillusion qui s’avère être finalement pour le public celui du plaisir et de la beauté qui qualifient indéniablement la soirée.

Elodie Martinez
(A Montpellier, le 10 février)

Il Trionfo del Tempo e del Desinganno à l'Opéra de Montpellier jusqu'au 14 février

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