Sunken Garden de Michel van der Aa au Festival de Printemps de Lyon

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Il n’y a pas de voie royale pour réussir aujourd’hui la création d’un opéra ; il y a même un terrible paradoxe, en apparence insoluble, qui pèse sur tous ceux qui s’y essaient. D’une part, ils sont confrontés au danger de l’anecdotique : une histoire, des personnages, sans doute, mais en sachant qu’ils ne prendront vie que s’ils ouvrent des perspectives sur quelque chose d’universel. D’autre part, pas question d’aborder frontalement les grandes questions métaphysiques : on pourrait faire une longue liste des désastres que de trop hautes ambitions philosophiques entraînent.

Sunken Garden, l’opéra de Michel van der Aa créé en 2013 à l’English National Opera et repris à Lyon qui l’avait coproduit, est à mi-chemin de ces deux dangers. La mise en place du sujet est raisonnablement bien menée : le livret de David Mitchell  raconte comment un artiste désargenté, grâce au soutien providentiel d’une fondation privée, va pouvoir mener son enquête sur la disparition mystérieuse d’un jeune homme, puis d’une adolescente, que les témoins interrogés vont rendre plus intrigante encore. Pour ce faire, le compositeur, très soucieux de donner à son travail la plus grande contemporanéité possible, mélange réel et film, chanteurs et acteurs, 2D et 3D, cette dernière pour la scène essentielle où les personnages prisonniers de leur dépression sont attirés par un très illusoire « jardin englouti » qui leur promet l’oubli de leur douleur. Très vite les thèmes forts s’accumulent, et les auteurs n’ont vraiment pas peur des clichés, sur l’art contemporain (l’œuvre d’une artiste à la mode jetée à la poubelle parce que confondue avec de vraies ordures), l’adolescence, la famille, les riches, les pauvres, la psychiatrie…

Van der Aa est un exemple éminent d’une génération de compositeurs qui se veulent à l’abri de tout dogmatisme, ouvert à tous les genres musicaux et à toutes les disciplines artistiques, et il le montre en assurant à la fois la musique, la mise en scène et le film qui est partie intégrante de l’écriture. Le résultat de cette gourmandise créatrice est pourtant bien loin de ce qu’on pourrait en espérer. La direction d’acteurs platement naturaliste semble ignorer les possibilités expressives du corps humain, et le décor ne semble guère avoir d’autre fonction que de servir de surface de projection au film. Le film, dans tout l’éclat de la haute définition, mime parfois la spontanéité du smartphone promu caméra, mais la partie 3D est terriblement statique ; quand les forces du Bien en lutte contre la créatrice du jardin entament le démantèlement de l’illusion, on se sent coupable de penser à un économiseur d’écran. Le résultat est tellement loin de ce que propose le premier film hollywoodien venu que toute impression de modernité s’estompe très vite.

Reste la musique. Certains opéras contemporains naufragés par leur livret ont pu connaître une seconde vie méritée sous forme de suite symphonique, ce ne sera pas le cas ici. L’écriture de van der Aa cherche avant tout l’efficacité, quitte à recourir à des procédés d’une grande facilité pour tenter de créer une sorte de suspense (notes répétées, percussions haletantes) ou de donner des atmosphères différentes aux différentes scènes (tout pour les cordes ici, tout pour les vents là). Pas le temps pour des subtilités, des effets de couleur, des rythmes complexes, des nuances de dynamique ; pas le temps non plus, visiblement, pour une écriture vocale soignée : c’est plutôt le naturel de la parole humaine qui semble son inspiration, mais on est très loin ici de la prosodie émotionnelle de Janáček, a fortiori pour le rôle d’Amber, chanté (dans le film) par la songwriter australienne Kate Miller-Heidke : tout ici n’est que formule toute faite, qui semble plus fausse que la plus alambiquée des écritures lyriques.

Les autres chanteurs, eux, suivent des carrières lyriques plus classiques : on connaît l’élégance de Roderick Williams, mais on lui en demande trop peu pour qu’il puisse faire la différence. Claron McFadden, qui s’est spécialisée ces derniers temps dans la musique du XXe siècle et du temps présent, a un peu plus de chance, et elle a quelques occasions de faire un meilleur usage de sa voix. Dans le rôle trouble de la naïve mécène qui se révèle être la maléfique créatrice du jardin avant, défaite, d’abriter en son corps l’âme du vidéaste raté, Katherine Manley laisse plus perplexe : la voix est solide et percutante, mais son ton trop constamment appuyé et une certaine acidité de timbre finit par lasser. Quant aux 26 musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon réunis dans la petite fosse du TNP, on ne prétendra pas juger la difficulté réelle de la partition d’orchestre ; on espère simplement que, pour ce qu’en tire van der Aa, ils n’ont du moins pas à produire trop d’efforts.

par Dominique Adrian

 

Sunken Garden de Michel van der Aa par l’Opéra de Lyon au TNP de Villeurbanne – du 15 au 20 mars 2015.

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