© Tanja Dorendorf
Un opéra satirique sur la lamentable épopée de Trump, écrit par la prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek et composé par Olga Neuwirth, voilà de quoi attirer l’attention du monde de l’opéra sur l’Opéra de Hambourg – les représentations de cette première série sont bien remplies, en attendant l’arrivée du spectacle à l’Opéra de Zurich en mars. Trump et Jelinek, à vrai dire, ce n’est pas inédit : en 2017, il était déjà au centre de Kein Licht, avec Philippe Manoury comme partenaire musical. Kein Licht avait été accueilli avec enthousiasme par une critique complaisante, ce qui ne lui a pas épargné un oubli rapide et mérité. Deuxième mandat, deuxième opéra : le résultat est pourtant très différent, ne serait-ce que parce que Jelinek a écrit cette fois un livret plus classique. Dans Kein Licht, comme dans toutes ses pièces de théâtre depuis des décennies, il n’y avait pas vraiment de narration, pas d’histoire, mais un bloc unique de texte que metteur en scène et ici compositeur peuvent arranger à leur guise, répartir entre différents intervenants ; les deux récitants de Kein Licht avaient ainsi de longs blocs de texte à faire passer, jusqu’à l’asphyxie.

Monster’s Paradise - Hamburgische Staatsoper (2026) (c) Tanja Dorendorf
Ici, il y a des personnages, dont celui du roi-président qui incarne directement la figure du tyran, et il y a une narration : deux vampires, Vampi et Bampi, font ce qu’elles peuvent (pas grand-chose) pour lutter contre le tyran, en utilisant un monstre, Gorgonzilla, né d’une catastrophe nucléaire et beaucoup plus humain que le tyran. Le roi-président est avalé par le monstre, mais le monde n’est pas sauvé pour autant : il ne reste plus aux deux vampires qu’à dériver sans fin en jouant Schubert à quatre mains, dérisoire refuge qui montre bien l’impuissance de l’art dans un monde sans humanité.
Il faut bien dire que cette forme un peu plus classique suffit à rendre Monster’s Paradise plus divertissant que l’étouffant Kein Licht. On ne peut cependant pas s’empêcher de penser à bien des moments que texte, musique et mise en scène sont moins comiques, mais aussi moins mordants que ce que les autrices et auteur du spectacle imaginaient. L’art de Jelinek est toujours politique, depuis ses débuts d’autrice à la fin des années 60, mais ce qu’elle nous dit cette fois n’est rien d’autre que ce que nous savions déjà sur les tares de notre temps, la dérive populiste de la démocratie, la catastrophe environnementale que le populisme accélère. Quand le tyran fait passer en revue les icônes de la culture populaire disneyisées et les envoient toutes aux enfers, on reconnaît sans peine la télé-poubelle que Trump lui-même a pratiquée, mais on ne voit pas ce que cette énième caricature apporte de nouveau.

Monster’s Paradise - Hamburgische Staatsoper (2026) (c) Tanja Dorendorf
Vampi et Bampi sont incarnés sur scène par deux actrices et deux chanteuses (Sarah Defrise et Kristina Stanek) ayant chacune l’aspect physique de Jelinek ou de Neuwirth : le texte de Jelinek permet cette identification, mais le choix de Tobias Kratzer de pousser la ressemblance jusqu’au bout n’est sans doute pas une bonne idée ; le sens de la chose est bien dans ce sentiment de découragement que les artistes ressentent face à leur incapacité à influer si peu que ce soit sur une réalité qui leur est décidément hostile, quand bien même ils s’engageraient de toutes leurs forces, mais le spectateur aimerait tout de même qu'on lui communique un peu plus que ce découragement.
La musique de Neuwirth, qui a déjà produit une oeuvre lyrique significative, apparaît elle-même en retrait dans cette entreprise : le souci du divertissement la conduit à un éclectisme amusant, avec beaucoup d'ironie et une réelle virtuosité, mais tout cela est trop explicite, trop prévisible, trop en retrait, comme si la musique n'avait pas voix au chapitre. L'écriture vocale elle-même est d'une grande banalité, à commencer par les rôles de Vampi et Bampi, sans parler de l'agaçante amplification du rôle du monstre ; seul le rôle du roi-président a plus d'ampleur, et il donne l'occasion au brillant Georg Nigl de faire une démonstration de tout ce qu'il sait faire. À ces quelques moments près, on trouve le temps bien long au cours de ces deux heures vingt, hors entracte, qui sont nécessaires aux autrices pour raconter leur petite parabole.
Dominique Adrian
Hambourg, février 2026
Monster's Paradise à l'Opéra de Hambourg, du 1er au 19 février 2026
15 février 2026 | Imprimer
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