Charles Quint de Krenek à Munich, une occasion manquée

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Les maisons d’opéra aiment les défis, et monter Charles Quint d’Ernst Krenek en est assurément un. La naissance de l’œuvre a eu lieu sous les pires auspices : mal vu des conservateurs, Krenek a subi l’annulation de la création prévue en 1933 à Vienne ; la première a finalement eu lieu en 1938, à la veille de la guerre, et qui plus est à Prague, qui n’allait pas tarder à se retrouver au cœur de l’horreur nazie. C’est sur la suggestion de Clemens Krauss que Krenek choisit un sujet historique en rapport direct avec l’histoire autrichienne, mais Charles Quint devient l’occasion d’une réflexion sur son temps.

Hélas, l’Opéra de Bavière a fait un choix fatal en confiant la mise en scène du spectacle à Carlus Padrissa et à sa troupe de La Fura dels Baus, quelques années après une désastreuse Turandot. Ce qu’un opéra de Puccini bien connu du public peut supporter est ici rédhibitoire pour une œuvre inconnue du plus grand nombre, et qui plus est reposant sur un livret qui n’est pas économe en mots et en grands monologues. La situation de départ est simple : après avoir abdiqué, l’Empereur doit mettre ses comptes avec Dieu en ordre, et il le fait au moyen d’une longue confession auprès d’un jeune moine : son récit est le fil conducteur d’une série de scènes historiques tout au long de plusieurs décennies de carrière politique. La Fura dels Baus sort ici toute sa machinerie de surfaces réfléchissantes et d’acrobates, qui apporte certes du mouvement à la scène, mais refuse tout net de s’intéresser au sens de l’œuvre et de ses différentes scènes – le thème du temps illustré par la présence continuelle d’horloges dans les décors ou les costumes est un hors sujet total. Il serait sans doute désastreux de limiter l’œuvre de Krenek à un péplum en costumes, mais il ne suffit pas, a contrario, de lui donner un vernis moderne pour la rendre contemporaine, autrement dit pour faire voir au public d’aujourd’hui ce par quoi son projet reste aujourd’hui d’une brûlante actualité.


Bo Skovhus (Charles Quint) (c) Bayerische Staatsoper 2019 / Wilfried Hösl

Ce Charles Quint en fin de vie est d’abord un homme qui ne comprend plus le monde dans lequel il vit, et qui voit que le combat qu’il a mené pour maintenir l’unité d’une civilisation a échoué. Les échos de ce désarroi face au monde des années 1930 sont évidents, ceux par rapport à notre époque ne le sont pas moins. Krenek place au centre de son œuvre les questionnements de l’Empereur : la mise en scène en fait une sorte d’Ubu roi, gidouille sur le ventre, crête grotesque sur la tête, ce qui n’est pas une mauvaise idée ; mais Bo Skovhus, qui ne se ménage pas dans ce rôle épuisant, ne rend pas service à l’œuvre en se limitant à une approche expressionniste qui ôte toute force aux mots qu’il devrait porter – la comparaison avec Theo Adam, dans un excellent enregistrement live du Festival de Salzbourg, est cruelle pour lui. Les scènes avec son confesseur, destinées à dégager le sens de l’Histoire, tombent d’autant plus à plat que l’acteur qui lui fait face n’est pas dirigé au-delà d’une plate déclamation. Le contraste avec les « tableaux historiques » qui voit le souverain face aux défis de son temps, est en outre gommé par la mise en scène qui ne permet jamais d’en saisir les enjeux, tout occupée qu’elle est à montrer ses muscles plutôt que d’aider à la compréhension du texte ou de donner vie aux personnages.

La structure de l’œuvre en épisodes successifs suppose que les autres rôles ne sont que passagers. Scott MacAllister déclame sans éclat son rôle, avec un allemand perfectible, et Gun-Brit Barkmin surprend avec une voix blanche aux aigus stridents, sans l’humanité que Krenek met dans son rôle. Heureusement, les scènes avec Okka von der Damerau et surtout Anne Schwanewilms sont éclairées par une chaleur et une évidence musicale qui font bien défaut au reste de la soirée. Il est facile de rendre l’œuvre responsable des insuffisances de la soirée. Mais si le chef Erik Nielsen ne parvient guère à convaincre le public de la pertinence de cette musique, sans parler de l’insignifiance assumée de la mise en scène, c’est bien parce qu’il ne parvient pas à lui donner le naturel et l’expressivité qu’elle possède bel et bien, et l’ensemble de la soirée témoigne cruellement des difficultés rencontrées devant une œuvre à laquelle elle ne rend pas justice.

Dominique Adrian
(Munich, 16 février 2019)

Crédit photos : Wilfried Hösl

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