Lumière sur Eliogabalo à l'Opéra de Paris

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Ouvrage jugé trop sulfureux pour la censure vénitienne qui déprogramma la création d'Eliogabalo en 1668, pièce tardive d'un Cavalli au faite de son art, il n'en fallait pas plus pour convaincre l'Opéra de Paris d'ajouter un titre à son répertoire, permettant de surcroit d’attirer le chaland amateur de musique baroque et titillé par quelques effluves de stupre…
Absente de la scène jusqu'en 1999, année où le Teatro San Domenico de Crema en Italie décide son exhumation publique, la partition connaîtra une belle production belge en 2004, avec pour maîtres d’œuvre René Jacobs et Vincent Boussard, avant de réapparaître dans les radars en cette rentrée parisienne pour une création nationale confiée à Thomas Jolly, figure de proue de la jeune garde du théâtre français, célèbre pour avoir dynamité le répertoire shakespearien, qui fait avec cet Eliogabalo ses premiers pas dans le répertoire lyrique (en attendant Fantasio à l'Opéra Comique en 2017).


Eliogabalo © Agathe Poupeney/OnP 2016


Eliogabalo © Agathe Poupeney/OnP 2016

De ce livret subversif, le jeune metteur en scène de 34 ans valorise la véhémence des passions grâce à une direction d'acteurs économe qui privilégie l'intensité du mouvement à la quantité, et évite soigneusement de sombrer dans l’obscénité, pour ne pas dire dans la facilité. Plutôt déstabilisant pour le spectateur moderne habitué, voire blasé, à la vue de scènes de débauches et de nudité gratuites à l'opéra, le normand joue plutôt la carte de la suggestion, respectant – presque – ces règles de bienséance chères au théâtre du 17e siècle. Mis à part trois paires de seins et quelques torses nus plutôt chastes, c'est le décor qui se dépouille, seulement habillé de lumière (comme les filles du Crazy Horse), une mise en lumière plutôt audacieuse, signée Antoine Travert, qui constitue l'un des atouts majeurs de cette production. En revanche, quant aux costumes, on passera sur les toges stylisées au goût de déjà vu et les slips kangourous des danseurs... 

Au centre, royal – ou impérial en l'occurrence – dans le rôle de cet adolescent tyrannique propulsé à 14 ans à la tête de l'empire romain, Franco Fagioli campe avec superbe un Eliogabalo contradictoire dont les excès sont tempérés par une sensibilité inattendue. Loin des vocalises éblouissantes des Porpora ou Haendel plus tardifs dans lequel le contre-ténor brille habituellement, l'Argentin montre qu'il s'épanouit avec autant d'aisance dans la pureté de cette musique moins démonstrative et révèle d'autres qualités, s'aventurant en voix de poitrine, renonçant quand il le faut à la joliesse du chant pour donner du sens au texte et osant des nuances inattendues.

Sous le bras leste de Leonardo Garcia Alarcon, les musiciens de la Capella Mediterranea, dévoilent les contrastes et les surprises d’une partition qui vient rompre l'éventuelle monotonie d'une musique moins sobre qu'il n'y paraît. Et un casting de baroqueux émérites (une partie notamment en provenance de la distribution de l'Elena déjà dirigée par Alarcon à Aix en Provence en 2013) complète cette affiche idéale, avec notamment le ténor Emiliano Gonzalez Toro, truculent en Lenia, et trois voix féminines aussi différentes que complémentaires : Marianna Flores se fait piquante en Attilia, Nadine Sierra campe une Gemmira des plus nobles, et Elin Rombo joue la délicatesse en Eritea. Une mention spéciale revient à Paul Groves, ténor habitué à un répertoire plus tardif, qui se sort avec honneur de cette incursion dans le rôle d'Alessandro. Seul l' « autre » contre-ténor, Valer Sabadus (Giuliano), déçoit, malgré un timbre des plus charmants, par un manque de projection et une réserve qui contrastent avec l'investissement vocal et scénique de ses collègues.

Albina Belabiod

Eliogabalo de F. Cavalli jusqu'au 15 octobre à l'Opéra de Paris

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