Don Giovanni prend le dernier métro, au départ de Versailles

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En coproduction avec l’Opéra de Rouen, dont le metteur en scène Frédéric Roels est l’heureux directeur, l’Opéra de Versailles propose, quelques semaines après des Noces de Figaro très classiques, un Don Giovanni original, plus jouisseur opportuniste que véritable transgresseur.

Tout commence par la mort du Commandeur – interprété par Patrick Bolleire, une basse aux belles sonorités profondes –, écrasé comme une mouche contre une cabine téléphonique, et s’achève dans un remake glaçant de « La Nuit des morts vivants ». Autour de ce personnage, discret mais central, c’est une distribution relativement jeune qui évolue dans une scénographie raffinée.

Si la pierre des bâtiments soutenus par des étais et les meubles épars abandonnés évoquent le XVIIIè siècle, le reste de ce décor de bric et de broc, signé Bruno de Lavenère – à l’instar des costumes, plus discutables (Elvira en ciré ?...), signés Lionel Lesire –  joue plutôt la carte de l’atemporalité.

La basse Johannes Weisser incarne un Don Giovanni séduisant, bien qu’un peu fade, jouet de femmes plus fortes que lui, maniant la ruse comme la cravache pour le mener à la baguette. Parmi elles, une Zerlina rebelle, charmante Laura Nicorescu au tempérament vocal rafraîchissant et une Donna Anna consentante (Birgitte Christensen), légèrement en dessous vocalement et souvent mise en difficulté par une partition difficile, malgré une belle rondeur de voix. Véritable atout de cette production, la soprano Anna Grevelius campe une Donna Elvira bouleversante, gratifiant ses airs d’un timbre perlé et d’un phrasé des plus fluides, notamment dans le redoutable « Mi tradi quell’alma ».


Laura Nicorescu (Zerlina) et Anna Grevelius (Donna Elvira) © FCarnuccini

Au milieu de ces figures féminines aux caractères affirmés, les hommes parviennent tant bien que mal à exister scéniquement. En tête, on retrouve la formidable basse Jean Teitgen : doté d’un instrument puissant, le chanteur n’oublie pas l’importance du jeu et de la diction, qu’il soigne avec succès. Seul ténor de cet opéra de basses, le jeune Marcel d’Entremont s’avère très émouvant, malgré une voix peut-être un peu verte, dans le « Dalla sua pace », et l’on regrette que la version de Vienne choisie ici le prive du sublime « Il mio tesoro intanto ». Quant à Matthew Durkan, si son Masetto est convaincant d’un point de vue théâtral, et malgré un phrasé plutôt joli, son manque de projection est flagrant dans une salle qui aide pourtant bien les chanteurs.

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen – dont il assure la direction musicale depuis presque deux ans –, Léo Hussain, jeune chef énergique, teinte l’orchestre de belles couleurs, mais manque parfois de nuances et autorise cette question : le britannique est-il un adepte de François Truffaut ? Si la tension générale créée par sa baguette est heureuse à bien des égards, sa direction manque de souffle et, en imposant un rythme quasi militaire entre airs et récitatifs, interdit la moindre réaction du public. Un Don Giovanni mené à train d’enfer qui aura le mérite de permettre aux usagers du RER C de ne pas rater le dernier métro.

Albina Belabiod

Don Giovanni de Mozart, repris jusqu’au 20 mars au Théâtre des Champs Elysées.

 
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