Werther à l’Opéra Bastille : les questions d’une reprise

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     Reprendre un spectacle dans une grande maison d’opéra est à la fois une nécessité économique (il faut rentabiliser l’investissement initial d’une production) et une interrogation artistique (le spectacle a été modelé à partir d’une distribution initiale). Le cas du Werther de Massenet à l’Opéra Bastille est, de ce point de vue, exemplaire : le cinéaste Benoit Jacquot a conçu un spectacle très classique, dans des décors superbement pensés par rapport à la perspective esthétique du romantisme allemand dont le Werther de Goethe a été un des fleurons. Inscription dans un cadre historique qui est bien celui du drame allemand, éclairages expressifs qui en soulignent la progression tragique, direction d’acteurs sobre (voire parfois un peu inexistante) pour laisser toute sa place à la musique : le propos est de donner à voir un univers sombre, déchiré, romantique. Mais ce propos trouvait une incarnation idéale en Jonas Kaufmann, dont la présence ardente, le jeu exacerbé, le timbre ombré conféraient au personnage de Werther toute sa dimension suicidaire. Et le personnage de Charlotte, tout autant incarné avec un vertige halluciné par Sophie Koch, projetait l’œuvre dans ce brasier qui a constitué la matière du formidable succès des représentations initiales. La captation du spectacle, réalisée par Benoit Jacquot lui-même, a obtenu le même triomphe quand elle a été projetée au cinéma à travers la France, dans le circuit UGC grâce à la série « Viva l’opéra ! ».

     Le pari de la reprise était donc difficile : il n’est pas gagné. Même s’il était nécessaire pour tous ceux qui n’avaient pas vu la série des représentations avec Jonas Kaufmann. Le spectacle est bien le même, toujours aussi soigné dans sa présentation et dans ses éclairages – mais il montre les carences de la direction d’acteurs parce que les interprètes n’habitent pas avec la même intensité leurs personnages. Roberto Alagna d’abord, qui semble débarquer dans le spectacle sans l’avoir beaucoup répété, se contentant de gestes stéréotypés qui ne disent rien de ce vertige suicidaire inhérent au poète (et qu’on percevait si bien chez Jonas Kaufmann) : le ténor français arrive, s’avance, chante, forçant un peu le volume comme dans un récital pour accaparer l’attention sur son chant au détriment du personnage. Bien sûr, ce chant est magnifique, le timbre est toujours aussi séduisant, doré, projeté avec une insolence qu’on lui connait, la diction est admirable (plus besoin de surtitres avec lui !) – mais si l’on admire le chant de Roberto Alagna, on n’est en rien ému par ce Werther. En fait, Roberto Alagna ramène le spectacle vers l’opéra français du XIXème siècle, vers Massenet donc, quand Jonas Kaufmann le projetait en le transcendant dans les brûlures ardentes du romantisme de Goethe. Sans doute parce que le chant de Jonas Kaufmann est plus moderne et sa présence scénique plus intense, plus dramatique.
     Le problème, sans être aussi marqué, est un peu le même avec Karine Deshayes : la voix est superbe de matière, de grain, de moelleux mais d’une part, à la différence de Roberto Alagna, la diction française laisse à désirer, et d’autre part l’incarnation du personnage demeure superficielle. On s’en rend compte en particulier avec l’air des lettres, chanté mais pas vraiment joué. Cependant, Karine Deshayes a une belle marge de progression devant elle, c’est une artiste qui sait se surpasser, elle l’a prouvé à de nombreuses reprises et, dans une autre production peut-être moins marquée par le couple Kaufmann-Koch, elle saura sans doute s’engager plus décisivement pour épanouir ce personnage si riche mais aussi si complexe.
     Le reste de la distribution est plus qu’honorable, avec un dièse pour le Bailli à la fois truculent et très humain de Jean-Philippe Lafont, un autre dièse pour la Sophie fine mouche d’Hélène Guilmette, et un bémol pour l’Albert un peu fade de Jean-François Lapointe.

     Enfin, Michel Plasson prouve une fois de plus qu’il est le plus grand dans ce répertoire, donnant à chaque inflexion des couleurs sans cesse renouvelées, éclairant les trames, respirant avec les artistes, peignant des paysages intérieurs avec une infinie gamme de nuances, de la sensualité à la délicatesse, mais aussi (au dernier acte en particulier) emportant tout dans un embrasement qui donne au drame toute sa beauté ardente. Un très grand artiste.

par Alain Duault

Werther à l'Opéra Bastille (jusqu'au 12 février 2014)

Nota : le 29 janvier 2014, Roberto Alagna annulait sa participation à la représentation du jour de Werther, remplacé sur la scène de l'Opéra Bastille par Luca Lombardo. Quelques heures plus tard, la soprano polonaise Aleksandra Kurzak et le ténor Roberto Alagna faisaient part de la naissance de leur fille, Malèna Alagna, ce 29 janvier 2014 à 13h44. La maman et l'enfant se portent bien. On souhaite la bienvenue à Malèna Alagna et félicitations aux parents !.

Crédit photo : © Julien Benhamou (Opéra Bastille)

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