Vittorio Grigolo, un ténor et un showman

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La reprise de L’Elixir d’amour de Donizetti à l’Opéra-Bastille, dans la délicieuse mise en scène de Laurent Pelly, avec cette tendre et douce atmosphère du cinéma néo-réaliste italien des années 50, valait essentiellement par son plateau artistique.


Valentina Nafornita

Sous la fine et vive baguette de Giacomo Sagripanti, on a pu découvrir l’Adina de la jeune moldave Valentina Nafornita qui, après ses cinq années passées dans la troupe de l’Opéra de Vienne, explose sur toutes les scènes du monde. J’avais eu l’occasion de la présenter en février 2016 aux lecteurs d’Opera Online (en même temps que deux autres sopranos venues de l’Est, Venera Gimadieva et Aïda Garifullina). Depuis, elle a fait du chemin, raflant de nombreux prix dans les concours internationaux, débutant à Salzbourg ou à l’Opéra de Rome – et donc à Paris où son timbre lumineux a déjà séduit nombre de lyricomanes. Et elle a encore une fois rayonné dans cette Adina, avec ce qu’il faut d’ironie, de sourire mutin dans la voix, de désir qui fait trembler aussi, et toujours cette lumière qui éclaire les voyelles et ouvre les sons vers le ciel : une magnifique Adina, aux couleurs du spectacle.

Mais le phénomène de cette reprise de l’Elixir d’amour, c’est Vittorio Grigolo ! Le ténor toscan est, à 41 ans, à l’apogée de ses moyens dans ce rôle de Nemorino qu’il habite et recrée avec un plaisir contagieux ! Et on se dit en l’écoutant et en le voyant qu’il est sans doute aujourd’hui le ténor n°1 de sa génération. Après Roberto Alagna et Jonas Kaufmann, stars incontestées, après le retrait de Rolando Villazon, les nouveaux s’appellent Juan Diego FlorezJoseph Calleja ou, peut-être, Paolo Fanale – mais c’est Vittorio Grigolo qui s’impose autant au disque que sur scène où son charisme dynamise une voix déjà superlative. Débutée en ténor léger avec Rossini puis Donizetti, sa carrière s’est déployée avec Bellini puis Verdi et Puccini, c’est-à-dire avec une intelligence de la progression qui a permis à sa voix de s’épanouir en ténor lyrique et d’aborder bientôt des rôles spinto (Mario dans Tosca à New York). Et, après avoir pu embrasser tout le répertoire italien, il a su oser, avec le même bonheur, l’opéra français, Werther en particulier où il a montré une concentration étonnante, une densité qui a bouleversé tous ceux qui l’y ont entendu, puis Faust, Roméo et cet Hofmann des Contes d’Hofmann d’Offenbach au Covent Garden, un spectacle qui a mis en émoi tous les londoniens (et ceux venus à Londres pour l’occasion). Ce superbe spectacle, où Vittorio Grigolo est associé à Sonya Yoncheva ou Thomas Hampson, dans une mise en scène éblouissante signée du grand cinéaste John Schlesinger, sera d’ailleurs diffusée dans les cinémas UGC les 6 et 20 décembre prochains, dans la série Viva l’opéra.


Vittorio Grigolo

Mais qu’est-ce qui, aujourd’hui, fait la différence et installe Vittorio Grigolo au sommet des ténors de sa génération ? La voix d’abord, un timbre, riche et coloré, une palette de nuances infinies (il fallait écouter, dans cette reprise de L’Elixir d’amour, son « Una furtiva lagrima », oscillant du lied à l’aria, jouant avec le souffle, osant des ralentis rythmiques qui modèlent le son comme un sculpteur la glaise : inouï !), un sens de la période qui construit la phrase, une liberté aussi qui donne l’impression qu’il improvise son chant : étonnant ! Et puis il y a ce formidable sens d’occupation de l’espace : Vittorio Grigolo ne chante jamais pour lui mais bien pour aller saisir l’auditeur, lui insuffler des frissons, le rouler dans ce bain d’émotions qu’il dispense avec sa voix. Pour cela il joue, avec un sens du théâtre expressif en même temps que du show : il aime la scène, cela se sent, cela se voit et il a envie d’y inviter le public, de lui faire partager ce qui s’exprime du chant dans son corps, cette manière de bouger autant comme un funambule que comme un enfant ébloui de découvrir le monde à chaque note. C’est ce jeu très physique qui, tissé à un chant très dynamique, constitue la marque Grigolo. Et là encore, dans cette interprétation de Nemorino, il a su apporter une fraicheur émerveillée tout en construisant un personnage dont les fêlures font partie de l’expression. Du grand art !

Alain Duault

  • L’Elixir d’amour, Opéra Bastille, jusqu’au 25 novembre
  • Les Contes d’Hoffmann, cinémas UGC, 6 et 20 décembre
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