Samson et Dalila aux Chorégies d'Orange, l’évidence du métier

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À force de chercher le génie, la nouveauté, l’original, on a souvent ces dernières années oublié l’évidence du métier qui, seul, peut révéler (au sens photographique) les œuvres qu’on donne à voir et à entendre. J’ai parlé ici même (à propos de certaines Noces aixoises…) de ce narcissisme un peu fatigant. Je suis d’autant plus heureux de saluer, à propos du Samson et Dalila d’Orange,ce mélange d’humilité et de rigueur qui lui confère sa complète réussite – et qu’un détail m’a semblé marquer significativement : à la fin du spectacle, tous les artistes ont salué, les chefs de chœur ont salué, le chef d’orchestre a salué, seul le metteur en scène (et accessoirement directeur des Chorégies d’Orange) n’est pas venu saluer. Bien sûr, la raison circonstancielle était que le Prince Albert de Monaco avait fait l’honneur à Jean-Louis Grinda de venir assister à son spectacle et que le protocole voulait qu’il restât à ses côtés. Pourtant bien d’autres seraient venus recueillir du public des bravos mérités (ce que le Prince eut d’ailleurs fort bien compris). Mais cette absence m’est apparue aussi comme l’affirmation de l’évidence du métier : ce qui a été montré parle de lui-même.

Le pari d’abord de monter à Orange Samson et Dalila n’était pas gagné d’avance : c’est un chef-d’œuvre certes, mais le mélange d’opéra et d’oratorio qui le constitue ne suscite pas d’emblée l’amour des foules. Jean-Louis Grinda y a cru et, comme il avait cru à son Mefistofele pour ouvrir sa première saison orangeoise, il a eu raison. Le plaisir était donc double de voir le Théâtre antique quasi plein pour découvrir l’ouvrage de Saint-Saëns (en cet année du centenaire de sa mort !), après ces dernières semaines de « tiers de jauge » ou de « demie jauge ». Et en effet, ce Samson et Dalila est parfaitement accordé à ce théâtre, à ce Mur devant lequel le lent défilé des Hébreux prisonniers donne le ton d’emblée : le hiératisme, la ferveur, la beauté conjuguée de ce qu’on voit et de ce qu’on entend (superbe réunion des chœurs des Opéras d’Avignon et de Monte Carlo), tout confère une évidence à ce moment.


Roberto Alagna, Samson et Dalila aux Chorégies d'Orange 2021 (c) Gromelle

Mais la caractéristique de Samson et Dalila est de tout concentrer sur trois personnages, Samson, Dalila et le chœur. Le chœur est homogène, comme s’il ne faisait qu’un, ses déplacements sont toujours justes, sans emphase, ajoutant une évidence visuelle à son expressivité. Des deux autres personnages, le premier qui apparait, Samson, semble lui aussi d’une parfaite évidence : Roberto Alagna a 58 ans et il chante comme s’il en avait 30 ! C’est, comme celui de Samson, le secret préservé de ce ténor que le temps ne semble pas atteindre. Au contraire, la maitrise comme apaisée de ses moyens inentamés fait merveille comme rarement dans ce rôle : on sait combien sa diction française est source d’admiration autant pour le public que pour ses collègues, mais c’est parce qu’elle est assise sur un timbre lumineux, une émission claire, haute, franche, un sens du phrasé qui sait alterner souplesse et mordant, un legato tout simplement parfait : une leçon de chant ! D’ailleurs, il ne surjoue rien non plus scéniquement, il est Samson, dans son ardeur combattante comme dans sa détresse. Beauté nue d’une incarnation. L’évidence du métier.


Marie-Nicole Lemieux, Roberto Alagna, Samson et Dalila aux Chorégies d'Orange 2021 (c) P. Gromelle

Face à lui, Marie-Nicole Lemieux a fort à faire en Dalila : elle aussi, dynamisée peut-être par un tel Samson, s’impose avec un ascendant de reine. Dès son premier air, « Printemps qui commence », on est saisi par la beauté pure d’un timbre relativement clair, à mille lieues de ces voix parfois un peu lourdes dont on affuble certaines Dalila, mais porté par une émission large qui en déploie la sensualité naturelle dans une ligne épurée, jamais forcée, offerte comme un bouquet de caresses dans la nuit immobile. A l’acte suivant, le duo avec Samson et le second air de Dalila, le fameux « Mon cœur s’ouvre à ta voix », tout aussi riche de nuances et de moelleux, avec cette musicalité aristocratique d’une voix qui s’épanouit d’autant mieux qu’elle trouve en son partenaire une attention vocale exemplaire, tout est superlatif, tout montre encore une fois, au-delà des dons évidents, l’évidence du métier.

Les autres protagonistes sont à la hauteur, que ce soit le Vieillard hébreu chanté par Nicolas Courjal avec une émotion douloureuse, aux graves toujours expressifs, habités, le Grand Prêtre de Dagon à la noble autorité de Nicolas Cavallier et jusqu’aux comparses dont les quelques phrases signent l’esquisse de personnalités à suivre, du ténor Christophe Berry à la basse Frédéric Caton par exemple. On sera plus réservé sur la chorégraphie un peu passe-partout, ou sur certains costumes comme ceux des soldats philistins qui semblent sortis de Game of Thrones…


Samson et Dalila aux Chorégies d'Orange 2021 (c) P. Gromelle

Mais l’essentiel est que le récit soit vraiment raconté, qu’aucune thèse personnelle ou aucun fantasme d’époque ne vienne le parasiter, que la direction d’acteurs soit toujours sobre, ce qui ne signifie pas absente mais concentrée sur une gestique expressive, que ce soit dans le beau déploiement et maniement des chœurs comme dans la force théâtrale du duo central entre Samson et Dalila. Quelques superbes et efficaces projections pour donner au Mur une présence encore plus forte, un effet très impressionnant pour le faire s’écrouler au moment final, quand Samson retrouve par sa seule force spirituelle la capacité d’engloutir ses ennemis et de faire triompher les Hébreux : tout est à la fois clair, simple et beau, en parfaite adéquation avec le lieu. L’évidence du métier.

Enfin on saluera la superbe prestation de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, dont l’homogénéité ne cède en rien aux singularités expressives de tel ou tels instruments, du cor anglais aux flûtes ou des trombones au hautbois. Mais des contrebasses aux percussions, tous confèrent un magnifique équilibre sonore à la partition. Sans doute le chef, Yves Abel, est-il un peu prudent, retenant les forces de l’orchestre pour ne pas sembler se laisser déborder par les éclats qui peuvent vite basculer dans le clinquant – mais cette réserve empêche de libérer parfois toute l’ardeur dramatique qu’il y a aussi dans l’ouvrage. Vétille qui n’obère pas l’architecture sonore et ne bride pas le déploiement d’un orchestre dont la beauté participe de la complète réussite d’un spectacle qui marquera l’histoire des Chorégies – et qui rassure sur la capacité à unir des forces multiples pour servir une grande œuvre, avec de grands artistes parfaitement choisis, avec une probité mise au service de cette œuvre, c’est-à-dire l’évidence du métier.

Alain Duault
Orange, 10 juillet 2021

Samson et Dalila aux Chorégies d'Orange, 10 juillet 2021 - diffusion sur France 5 le 16 juillet
Crédit photos : Philippe Gromelle

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