Manon est de retour à l'Opéra Comique

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On l’attendait, ce retour de la fille prodigue dans la maison qui l’a vue naître ! Olivier Mantei qui, en quelques saisons, a su redonner un lustre à cet Opéra-Comique un peu endormi, fait revenir cette Manon dans des atours modernes grâce d’abord à la vision coruscante qu’en propose Olivier Py. Il se souvient en effet que le roman initial de l’Abbé Prévost est paru au XVIIIème siècle et qu’il faisait déjà pressentir la secousse que provoquera Sade en installant le sexe au cœur même de son œuvre. Car si Massenet et ses librettistes ont quelque peu édulcoré la vision sulfureuse de cette jeune fille de seize ans qu’on veut enfermer au couvent, il suffit de revenir à la source pour redonner à cette « histoire de Manon Lescaut » toute son activité.


Manon (c) Opéra Comique / Stefan Brion


Manon (c) Opéra Comique / Stefan Brion

C’est ce qu’a compris Olivier Py qui, cadrant Manon dans un univers d’emblée délibérément voué au sexe, le bordel, offre une unité au récit sans le laisser digresser dans des chemins de traverse : pour lui, Manon n’est pas une petite vicieuse opportuniste, c’est une femme dont on veut programmer la vie, une femme que sa famille veut enfermer dans un couvent (sans doute parce qu’on a pressenti qu’elle a « du tempérament »), une femme que son amant veut enfermer dans une cage illusoire comme ces publicités qui vendent du rêve frelaté (la chambre très « séjour dans les îles » de la chambre de la rue Vivienne !), une femme que son frère veut vendre au plus offrant parce qu’il sait qu’elle peut lui rapporter gros, une femme que tel ou tel vieux beau veut acheter pour l’enfermer dans son pénible désir – alors qu’elle, Manon, veut être une femme libre, libre de se gouverner elle-même, libre de son corps, de ses gestes, de sa pensée, de son désir. Olivier Py n’oublie pas que Manon a été créée en ce même Opéra-Comique neuf ans après Carmen... Ainsi, inscrivant son héroïne dans ce bordel aux couleurs crues, il en dessine la silhouette humaine avec aussi la cruauté sociale qui filigrane sa condition. Et, en arrière-plan, il montre que, derrière le tourbillon de cette liberté conquise, Manon a une permanente conscience de la mort et de ses masques (dont celui qu’elle utilise pour mettre à distance la lecture de la lettre de son amant à son père) : il faut profiter de la jeunesse, des lumières et des diamants, de l’étourdissement du plaisir et des jeux – puisqu’on sait que la corruption est à l’œuvre. C’est ce qui la mènera « sur tous les chemins », comme une révoltée sociale, une anarchiste du plaisir, une « créature » qui ne peut que contrevenir à l’Ordre. Olivier Py dessine fermement ce parcours, avec des images fortes, des moments à l’intensité pure (l’adieu à la « petite table », la scène brûlante de Saint-Sulpice, la fin comme une consumation), avec de temps à autre comme toujours chez lui une tendance à la surcharge, au « trop » (comme ce ballet de nus en ombres chinoises qui pollue le monologue de Des Grieux ou comme ce travestissement inutile des deux protagonistes au quatrième acte, qui se veut un rappel du XVIIIème siècle mais fait oublier par l’anecdotique la terrible perdition de soi de Des Grieux). Mais la précision de la direction d’acteurs, la réelle réussite d’unification dramaturgique d’une œuvre souvent disparate, la modernité d’une vision qui ne contredit jamais le texte, l’intelligence cinématographique de certaines scènes (dont la dernière, déchirante, comme un gros plan qui se referme sur Manon), tout donne à ce spectacle une cohérence cruelle, mais d’une cruauté qui dit la vérité des âmes et de la chair.


Manon (c) Opéra Comique / Stefan Brion

Il faut dire qu’Olivier Py bénéficie d’une interprète exceptionnelle avec Patricia Petibon : investie jusqu’au nerf, jusqu’à l’os, la soprano montre un engagement total du corps et de la voix avec un naturel absolument sidérant. On peut lui reprocher des sons un peu bas, des attaques de phrases pas toujours franches, des respirations parfois inopportunes, il n’empêche que ces scories sont balayées par la force ardente de son personnage, qu’elle habite, qu’elle incarne, qu’elle transfigure. L’émotion de l’adieu à la « petite table », le brio du Cours-la-Reine, la bouleversante exténuation de la mort, tout affirme la grande chanteuse et la grande actrice. Le public est fasciné et lui réserve une ovation – méritée. Face à elle, le Des Grieux de Frédéric Antoun est assurément bien chantant, le timbre est chaud, les phrasés toujours bien conduits, le soutien irréprochable, la projection maitrisée – pourtant il ne convainc pas vraiment, demeurant toujours comme légèrement en retrait du personnage. Il comprend ce personnage mais il ne l’habite pas. Tout est beau mais rien ne brûle. Le Lescaut de Jean-Sébastien Bou est lui aussi très bien campé musicalement mais sans que le cynisme de son personnage ne se révèle aussi puissamment qu’on pourrait l’espérer, comme si sa voix avait un peu perdu de son habituelle noirceur. Belle brochette des trois fofolles, Poussete, Javotte et Rosette, incarnées par trois excellentes chanteuses de la nouvelle génération, Olivia Doray, Adèle Charvet et Marion Lebègue, seconds rôles bien caractérisés par Philippe Estèphe ou encore Damien Bigourdan, Guillot un rien inquiétant, chœur (de l’Opéra de Bordeaux, coproducteur du spectacle) impeccable de cohésion, tout est idéalement actif et trouve sa place dans ce spectacle. D’autant que le moteur musical en est, lui aussi, particulièrement actif avec l’Orchestre des Musiciens du Louvre constamment tenu, relancé, aiguillonné par Marc Minkowski, lyrique bien sûr mais brossant à grands traits colorés, contrastés, investis une fresque dramatique sans aucun sirop, inscrivant dans la musique le même flamboiement qu’Olivier Py déploie sur la scène.

Une belle réussite théâtrale et musicale, un public heureux, un retour à sa mesure pour cette Manon prodigue qui dispense à nouveau ses frissons sensuels et douloureux à l’Opéra-Comique. On en redemande !

Alain Duault

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