Manon à Marseille : la lumière de Patrizia Ciofi

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Manon, c’est d’abord une atmosphère, un esprit, celui d’un XVIIIème siècle à la fois mutin, libertin et décadent, presque mortifère. Manon, espiègle et sensuelle, passe d’une couleur à l’autre : c’est ce qui fait la difficulté – et la beauté – de ce rôle écrasant. C’est pourquoi il n’y a pas de Manon sans Manon : Maurice Xiberras, l’excellent directeur de l’Opéra de Marseille ne s’y est pas trompé en mettant au centre de ce spectacle la personnalité rayonnante de Patrizia Ciofi. La soprano italienne a quasiment tout ce qui fait une grande Manon – tout comme elle demeure aussi une des grandes Traviata d’aujourd’hui, ce rôle et ce personnage si proches. Elle est belle, fine, presque ingénue au I, détaillant avec une clarté légère son air d’entrée, « Je suis encore tout étourdie ». Elle est sensuelle à se damner au II, dans la petite chambre où les draps froissés exhalent un parfum enivrant – mais elle s’y laisse tenter en sachant déjà qu’elle va céder : on comprend qu’elle veut tout, l’amour, le sexe et la fortune. Avec son poignant « Adieu notre petite table », elle affirme (en tremblant mais pourtant…) que l’amour passe après l’argent et que le sexe, si agréable dans l’amour, peut servir d’appât s’il le faut. Au Cours-la-Reine (dont la tessiture, en particulier dans la Gavotte, commence aujourd’hui à l’éprouver), elle sait que le temps est compté, que la jeunesse passe – mais que l’amour n’est pas mort en elle : la preuve avec cette apothéose fervente de Saint-Sulpice, où elle sait user de tout, sa sensualité, sa sincérité, sa perversité même (elle se mesure à Dieu sans barguigner !), pour reconquérir son amant – c’est-à-dire pour récupérer cette jeunesse qui fuit trop vite, pour la fixer. Mais Manon ne serait plus Manon si elle était constante : l’ivresse qui la prend à l’Hôtel de Transylvanie la révèle, au sens photographique. C’est l’or qui doit couler dans son sang pour qu’elle puisse aimer : elle est aimantée par le jeu, elle y pousse celui qu’elle aime parce qu’elle ne veut pas le perdre et, pour cela, elle doit le convertir à la religion de l’or. Elle est le Méphisto de ce pauvre Faust, esclave de son désir pour elle. La fin ne peut que s’avérer avec une force épurée : Manon peut être enfin sincère dans son amour puisqu’elle a tout perdu. Pourtant, jusqu’au dernier moment, dans le ciel même, ce qu’elle voit, ce n’est pas une étoile mais… « un beau diamant » !

De bout en bout admirable, incarnant toutes les facettes de ce personnage multiple et complexe, Patrizia Ciofi fascine : elle est Manon. Et si quelques vocalises du Cours-la-Reine lui échappent, comme une poignée de perles, c’est pour mieux donner toute la chair palpitante de sa voix à Saint-Sulpice et jusqu’au dernier tableau. Elle est brûlante : on est calciné.

Le Des Grieux de Sébastien Guèze, silhouette idéale de jeune homme prêt à succomber au charme de Manon, n’est pas au même niveau d’intensité vocale. Si la demi-teinte met en valeur son timbre délicat (d’où la parfaite réussite du « Rêve » au II), les tensions de nombreuses pages de la partition l’éprouvent et sa tendance à pousser ses aigus se fait au détriment de la ligne de chant. Le Lescaut d’Etienne Dupuis possède en revanche tout ce qu’il faut pour affirmer ce rôle au cynisme sympathique : la voix est pleine, rayonnante, le personnage puissant. Tout comme l’excellentissime Comte Des Grieux de Nicolas Cavallier, décidément une des meilleures basses françaises, dont le personnage s’affirme en quelques mesures. Un bon Guillot, Rodolphe Briand, un exquis trio de péronnelles (d’où le timbre d’Antoinette Dennefeld ressort particulièrement), toute la distribution est soignée, jusqu’aux plus petits rôles, marque d’une maison parfaitement tenue.

La mise en scène de Renée Auphan est d’une parfait clarté sans faire les pieds au mur, les personnages dessinés avec soin, la gestique précise et jamais appuyée, les éclairages subtils et poétiques, dans un décor simple et explicite (avec une mention particulière pour le tableau de l’Hôtel de Transylvanie, symphonie de rouges du plus bel effet). Les costumes de Katia Duflot, assurément une des meilleures costumières françaises aujourd’hui, sont comme toujours superlatifs, de coupes, de matières, de couleurs, de mouvement, un régal pour les yeux et une musique visuelle idéalement XVIIIème.

On n’oubliera pas les chœurs, très présents, et l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, aux sonorités riches, goûteuses, des bois savoureux, des cordes soyeuses et projetées, l’ensemble mené avec un brio soutenu et un allant sans alanguissement ni mièvrerie par Alexander Joël. Au final, une de ces soirées rares (et qu’on aimerait plus fréquentes) qui offre au public heureux une œuvre parfaitement servie sur tous les plans, vocal, orchestral, scénique. Avec cette Manon, le bonheur est sur le Vieux Port.

Alain Duault

Manon de Jules Massenet à l'Opéra de Marseille, jusqu'au 7 octobre 2015

Crédit photo © Christian Dresse

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