Le point de vue d’Alain Duault : Tosca à l’Opéra Bastille, on entend des voix

Xl_tosca-opera-de-paris-2025-saioa-hernandez-jonas-kaufmann-ludovic-tezier © Tosca, Opéra national de Paris (c) Vincent Pontet

Ce n’est évidemment pas pour la mise en scène de Pierre Audi qu’on se précipite à l’Opéra Bastille pour cette reprise de Tosca dans une production qui, onze ans après sa création, demeure probe, claire mais sans particulier attrait, ni dans le dispositif visuel d’où ne se distingue que l’idée forte d’une immense croix noire, sur laquelle au premier acte on marche, qu’on traverse, figurant l’intrication du pouvoir politique et du pouvoir religieux, et sous le poids de laquelle se déroulent les deuxième et troisième actes – ce dernier acte faisant sortir l’œuvre des huis clos oppressants de l’église au premier acte et du bureau du chef de la police au deuxième acte, pour s’égayer dans une manière de partie de campagne, au milieu d’un champ désolé où, avec soldats en uniforme d’opérette, arbres décharnés et bivouac en forme de tente de camping, la comédie de la mort va pouvoir se dérouler dans cette vraie-fausse-vraie exécution.

Rien n’est inoubliable dans ce spectacle mais rien n’y est dérangeant. Surtout, il permet l’assomption du théâtre vocal puccinien porté à son meilleur par des voix de première classe, rappelant que c’est à travers elles que passe toujours la vérité de l’opéra. D’abord une satisfaction, marque d’une grande maison, tous les seconds rôles sont parfaitement tenus, avec une mention particulière pour le sacristain bonhomme d’André Heyboer. Mais c’est bien évidemment le trio Tosca-Mario-Scarpia qui concentre l’intérêt de cette reprise.

Saioa Hernandez, Jonas Kaufmann - Tosca, Opéra national de Paris 2025-26 (c) Elisa Haberer
Saioa Hernandez, Jonas Kaufmann - Tosca, Opéra national de Paris 2025-26 (c) Elisa Haberer

Dans le rôle-titre, la soprano espagnole Saioa Hernandez offre une diva sincère aussi bien dans l’expression de sa foi que celle de son amour pour Mario ou celle de sa jalousie exacerbée : la voix est riche, étoffée, le chant souple, les aigus émis avec force mais sans forcer, le personnage est toujours juste et son « Vissi d’arte » émouvant, quoique sans ce désespoir amer que d’autres savent y instiller. Une Tosca de bon aloi, qu’on pourrait dire « tebaldienne » pour rappeler certain passé...

Mais il est clair que c’est pour les deux vedettes que le public se presse à l’Opéra Bastille, le Mario de compétition de Jonas Kaufmann et le Scarpia superlatif de Ludovic Tézier.

L’entrée en scène du ténor allemand suscite une houle de satisfaction : absent depuis cinq ans de la scène parisienne, Jonas Kaufmann manque aux lyricomanes français. Pourtant, force est de reconnaître que ses premiers élans vocaux ne retrouvent pas ce rayonnement solaire qui l’a fait cette star mondialement désirable : on le sent prudent, bien présent mais sans se livrer complètement, et son « Recondita armonia » aux aigus un rien étouffésest sans frisson. Heureusement la fleur vocale s’ouvre peu à peu, le personnage prend corps, la séduction portée par le timbre chatoyant opère, l’éclat se libère dans un « Vittoria » à l’aigu exagérément tenu, affirmant son ambition d’être toujours au sommet. Mais c’est au troisième acte qu’on retrouve le meilleur Kaufmann, avec un « E lucevan le stelle » chanté subtilement, comme un lied, le timbre flirtant avec le détimbrage pour exprimer la déchirure de ce personnage qui sait qu’il vit ses derniers instants : du grand art !

Ludovic Tézier, Saioa Hernandez - Tosca, Opéra national de Paris 2025-26 (c) Elisa Haberer
Ludovic Tézier, Saioa Hernandez - Tosca, Opéra national de Paris 2025-26 (c) Elisa Haberer

Pourtant, c’est Ludovic Tézier qui domine cette représentation avec une insolence assertorique dont on ne connait pas aujourd’hui d’exemple à ce niveau. Son apparition, glaçante, celle d’un bloc de force noire, impose quelque chose de terrifiant : dès la première phrase émise avec ce timbre fuligineux qui cisèle chaque mot, lui donne un poids tranchant, telle une hache qui brise net la joie, Scarpia est là. Et avec lui cette puissance terrible, la violence absolue, la noirceur d’une âme dont la jouissance s’épanouit dans la perversité, à l’exemple de quelques êtres maléfiques qui ont traversé l’Histoire, surtout quand ils ont pu s’approprier un pouvoir au milieu de sbires à leur image. Pas un instant la tension ne se relâchera, dans cette manière de faire taire tous ceux qu’il approche, mais aussi dans ce jeu sadique avec la malheureuse Tosca dont le désir qu’il en a est un mélange de jouissance sexuelle et de plaisir d’humilier. Et Ludovic Tézier est, là, souverain : la gradation de l’expression, la variation des colorations, dans l’affrontement cruel du deuxième acte, la fausse désinvolture du geste que contredit le vertige du mot, la dépravation morale, expression d’une haine venue de loin, la brutalité revendiquée, tout est dessiné sans besoin d’excès dans le geste parce que la voix, lancée ou sifflante, lacère la malheureuse Tosca : il est le Mal et il en jouit – et ne comprendrait-on pas un mot de ce qu’il chante, on comprendrait tout pourtant. Car ce chant est un bloc d’expressivité ardente, avec des couleurs inouïes, avec cette manière d’avancer sans jamais se retourner, sûr de sa force, sûr de ses fins. Peu d’artistes au monde possèdent cette capacité d’investir ainsi un personnage. Ludovic Tézier est aujourd’hui au sommet.

Alors, bien sûr, les chœurs préparés par l’indispensable Ching-Lien Wu, l’orchestre comme toujours rutilant sous la baguette de la jeune cheffe ukrainienne Oksana Lyniv, à la direction précise mais sans encore la passion qu’on attend pour une telle partition, toutes les forces de l’Opéra sont réunies pour la réussite de cette Tosca, mais ce qui justifie cette reprise – car une reprise se doit d’apporter un plus – c’est bien la distribution réunie, ce sont ces voix qui portent et qui emportent loin.

Alain Duault
Paris, 5 décembre 2025

Tosca à l'Opéra national de Paris du 23 novembre 2025 au 16 avril 2026

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