© Roméo et Juliette, Théâtre Royal de la Monnaie / Simon Van Rompay
Cet opéra qui a été le seul vrai succès lyrique de Charles Gounod de son vivant (Faust ne s’est imposé que plus tard) n’est curieusement pas souvent donné à notre époque. L’Opéra de Paris nous en a néanmoins offert une production mémorable il y a trois ans, mise en scène par Thomas Jolly, avec Benjamin Bernheim et Elsa Dreisig, superlatifs… Rien de tel avec cette production bruxelloise qui, sans démériter vraiment, n’émeut ni n’enthousiasme guère. Car on attend d’un tel ouvrage un emportement à la mesure de l’œuvre, à la mesure du mythe : Roméo et Juliette est en effetplus qu’une histoire d’amours contrariées, c’est la force vivante de l’Amour qui s’y manifeste, une force qui brise tous les manichéismes, qui casse les oppositions factices, qui peut s’opposer à toutes les guerres de familles et de clans, à tous les racismes, c’est-à-dire à la bêtise humaine. D’ailleurs que retient-on de Roméo et Juliette ? Non qu’ils meurent, mais qu’ils se sont aimés, et qu’ils s’aiment, par-delà le temps. Alors, avec bals et combats de rue, coups de théâtre et philtres secrets, Roméo et Juliette est un opéra de cape et d’épée, rythmé – fait unique – par quatre duos d’amour entre Roméo et Juliette. Il y faut donc un élan, des images fortes, de la jeunesse, de l’éclat, de la fièvre, de la passion. Or ici, à la Monnaie de Bruxelles, tout est bien en place assurément, tout est propre et clair, tout est de bon goût – mais rien ne flambe !
La mise en scène de Julia Burbach d’abord ne force pas l’imagination dans sa littéralité : le décor y est d’une sobriété qui ne fait pas rêver (un fond blanc devant lequel pend un rideau de perles translucides à travers lequel entrent et sortent les protagonistes, une petite dune blanche en milieu de scène, des colonnes de tulle blanc qui montent et descendent sans raison apparente, une flaque d’eau à la fin sans plus de raison), les costumes sont en revanche un tourbillon de couleurs, rouge, ocre, framboise, prune, sang, du plus bel effet, qui peu à peu se ternissent pour virer à un gris sale quand la vie glisse dans la nuit de la mort. Une direction d’acteurs probe, sans recherche d’effets mais juste dans les détails, moins dans les ensembles : ainsi aurait-on aimé plus de fête, un zeste de folie dans le bal chez les Capulet du premier acte. Une belle image pourtant au premier acte quand, pendant le monologue de Roméo, Juliette, suspendue dans le ciel, semble emportée dans un rêve. Mais la plupart du temps, rien ne dérange… mais rien n’accroche. C’est en fait la constante du spectacle : tout y est lisse, agréable à regarder mais sans jamais susciter d’émotion. D’autant que l’Orchestre de la Monnaie, une phalange dont on connait la qualité, forgée entre autres par Alain Altinoglu, est dirigé de manière scolaire, bien en place assurément, avec des équilibres tenus entre fosse et plateau, mais sans jamais secouer, sans jamais prendre aux tripes, sans jamais emporter ! Comme si la cheffe, Valentina Peleggi, montrait qu’elle savait bien faire mais ne percevait pas ce qu’il y a sous la surface des notes, ce qu’elle devrait faire irradier : à aucun moment on ne la sent soulevée par ce qui est au cœur de l’œuvre, à aucun moment l’émotion ne jaillit. Ce qui en fait un spectacle propre sur soi mais qui a oublié l’essentiel, la tension, la pulsation, la passion. On y mijote, on ne s’y brûle pas !

Roméo et Juliette, Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles (2026) (c) Simon Van Rompay Roméo et Juliette, Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles (2026) (c) Simon Van Rompay
La distribution non plus ne déchire ni n’embrase : la Juliette de la soprano russe Kseniia Proshina est dotée d’un joli timbre, de couleurs subtiles, mais elle non plus ne prend pas feu ! Dans sa valse introductive par exemple, « Je veux vivre », qui est sans doute le plus bel hymne à la jeunesse qu’un compositeur ait écrit, tout est sage, rien n’irradie, rien n’euphorise : cette Juliette est une bougie élégante dans un chandelier luxueux alors qu’elle devrait être une torche et mettre le feu partout ! Son Roméo, le ténor espagnol Airam Hernandez, parait avoir en lui plus d’élan dramatique, il semble y croire, mais c’est la voix qui manque trop souvent de soutien, le contrôle du souffle qui empêche les couleurs de s’épanouir. En revanche tous les seconds rôles sont bien tenus (à l’exception du duc de Vérone, complètement détimbré !) et l’on saluera tout particulièrement la jolie composition de la mezzo Florence Losseau en Stephano, le page de Roméo, dont l’air de la tourterelle est chanté avec une grande élégance qui donne envie de la réentendre. Surtout, on n’oubliera pas le somptueux Chœur de la Monnaie, aux voix ardentes, homogènes, bien projetées : eux font entendre ce feu qui manque tant à la représentation !
Dommage donc qu’une belle occasion se trouve ainsi manquée par une « prudence » ou une mise à distance de l’émotion, de la passion, qui sont pourtant les ingrédients essentiels de cet opéra !
Alain Duault
Bruxelles, 3 octobre 2026
Roméo et Juliette au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, du 22 septembre au 17 octobre 2026
04 octobre 2026 | Imprimer
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