Le point de vue d’Alain Duault : L’Italienne à Alger au festival de Gattières : spumante !

Xl_italienne_a_alger_gattieres_opus_opera_2026_alain_duault © Sophie Kilian

Composé à vingt et un ans, en trois semaines à peine (c’est démoralisant pour les autres !), L’Italienne à Alger a d’emblée conquis le public et c’est encore aujourd’hui un des fleurons de l’opéra bouffe à l’italienne. « C’est la musique la plus physique que je connaisse » avouait Stendhal et il est vrai qu’il y a dans cette foldinguerie lancée cheveux au vent quelque chose d’aphrodisiaque. Dès l’Ouverture, on sent les poils se dresser sur les bras : ça ne cessera pas pendant les quelque deux heures de scintillements, de jaillissement, de mousse, une sorte d’orgie ludique particulièrement spumante !

Se souvient-on que c’était en 1969 à Spolète la première mise en scène d’opéra de Patrice Chéreau ? Nombre d’autres metteurs en scène s’en sont donnés à cœur joie dans cet ouvrage euphorisant, de Ken Russel à Jean-Pierre Ponnelle ou de Jérôme Savary à Robert Carsen ou Moshe Leiser & Patrice Caurier, bien d’autres… Eh bien dans cette cohorte prestigieuse, il faut ajouter Louise Brun, une jeune metteuse en scène dont la maitrise impressionne dans le contexte contraint du Festival Opus Opéra de Gattières, au-dessus de Nice : budget serré, scène étroite et sans dégagements, tout est défi – mais Louise Brun relève le défi avec panache, grâce à des idées simples mais efficaces. Ainsi de cette piscine-jacuzzi à l’avant-scène, où se plonge voluptueusement une Isabella très hollywoodienne dès le début, et où se dérouleront quelques duos et ensembles – et qui verra même les trois compères dont la ruse a trompé le bey d’Alger, s’enfuir en ramant énergiquement ! Autre idée simple mais fûtée, celle d’un rideau de fils argentés en fond de scène qui évoque à la fois un intérieur oriental (la scène est à Alger) et permet une arrière-scène par laquelle des passages fluides peuvent s’opérer. Mais ce qui est surtout remarquable, c’est la richesse de la direction d’acteurs, chaque personnage étant bien individualisé, aucun n'étant laissé de côté – même quand il ne chante pas : dès qu’il est sur scène, chaque chanteur participe à l’action théâtrale. Une vraie réussite.

L’italiana in Algeri - Festival de Gattières 2026 © Sophie Kilian
L’italiana in Algeri - Festival de Gattières 2026 © Sophie Kilian

Mais cette dynamique visuelle est portée par la dynamique musicale al dente qu’imprime Marc Leroy-Calatayud, ce jeune chef dont on se souvient combien il avait fait sensation l’an dernier dans le Werther présenté au Théâtre des Champs-Elysées avec Benjamin Bernheim et Marina Viotti. Là encore, sa précision jamais guindée sait marier rigueur et souplesse, alacrité et attention soutenue à toutes les couleurs de l’Orchestre Philarmonique de Nice (en formation réduite à 25 musiciens, tous très concernés), réussissant à déployer la matière des cordes en l’équilibrant avec l’harmonie (superbe flûtiste, hautbois espiègle, cors moelleux). Et son soutien sans faille aux voix, les portant sans cesse avec générosité, fait merveille.

À partir de ces deux piliers, direction musicale et mise en scène, les solistes ont pu offrir le meilleur d’eux-mêmes – à commencer par Isabella, l’ « Italienne » à laquelle la mezzo Lamia Beuque donne un vrai rayonnement : un timbre clair et d’emblée séduisant, fruité, égal sur toute la ligne, une souplesse des phrasés, une belle palette de couleurs qu’elle sait varier en artiste, une facilité dans les vocalises, tout cela ajouté à une présence servie par un physique exceptionnel : même si on est habitué à une voix plus grave dans ce rôle, on est véritablement emporté par la beauté du chant et l’intelligence du personnage. On aimerait à présent l’entendre dans d’autres rôles comme Angelina de la Cenerentola ou Adalgisa de Norma, là où la beauté naturelle de sa voix s’accorderait assurément à leur expressivité. Face à elle, son amant Lindoro, le ténor espagnol Juan de Dios Mateos, après une entrée un peu difficile, la voix semblant avoir quelque difficulté à se poser et se stabiliser, déploie ensuite une énergie louable et quelques couleurs qui pourraient expliquer sa séduction auprès d’Isabella… Pourtant, celle-ci se laisse facilement séduire – du moins le croit-il – par le Taddeo d’Ivan Thirion, un baryton un peu sous-exploité sur les scènes françaises, peut-être parce que, s’il est encore une fois tout à fait juste dans son rôle, lui manque-t-il cet élan qui s’impose et en impose. Ce n’est pas le cas du Mustafa du baryton-basse chilien Ricardo Seguel Iturra qui incarne son personnage avec beaucoup de verve, même si le rôle est en fait dévolu à une basse-bouffe, qu’il n’est pas. Du côté des seconds rôles, on remarque en Elvira, l’épouse de Mustafa, la jeune soprano Cécile Lo Bianco qui affirme un joli timbre et une vraie présence vocale, sachant dispenser des aigus parfaitement projetés (comme dans le désopilant septuor qui clôt le premier acte). Et en Haly, le truculent Thibaut Desplantes, un baryton au timbre bien projeté qu’on aimerait lui aussi réentendre mais dans un rôle plus important, à sa mesure.

Porté de bout en bout par l’élan de tous, c’est un spectacle qui enchante le public : cela se manifeste avec un bonheur qui se lit dans les yeux et s’entend dans les applaudissements. Il faut dire que, dans ce village de 3 500 habitants, la Présidente Stéphanie Courmes a encore une fois gagné ce pari un peu fou de donner une série de représentations de haut niveau grâce à l’engagement de tous, et avec bien sûr la chance de pouvoir disposer non seulement du bel Orchestre Philharmonique  de Nice mais aussi de l’assistance de l’Opéra Nice Côte d'Azur pour les décors, accessoires et costumes : son directeur, Bertrand Rossi, était d’ailleurs présent, se montrant ainsi garant d’une continuité. En ces temps de morosité, une telle réussite, de gaité et de musique, fait du bien à tous. À présent, la seule question est : qu’est-ce que le Directeur artistique d’Opus Opéra, Yves Courmes, réserve comme surprise pour la prochaine édition ?

Alain Duault
Gattières, 23 juillet 2026

L'Italienne à Alger au Festival Opus Opéra de Gattières, les 20, 21 et 23 juillet 2026

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