Le point de vue d’Alain Duault : La Bohème à l'Opéra de Dijon, une grande voix pour une grande œuvre

Xl_la_boheme_-_opera_de_dijon_2026_-_alain_duault © Mirco Magliocca - Opéra de Dijon

L’Opéra de Dijon est aujourd’hui une des scènes lyriques françaises qui compte : sous la conduite de sa nouvelle directrice, Antonella Zedda, il poursuit une politique à la fois diversifiée et assise sur quelques lignes directrices claires, dont le projet intitulé « Le Cœur battant » désigne la volonté de chercher l’émotion plutôt que la réflexion théorique. Cette Bohème de Puccini, vaste coproduction réunissant avec Dijon, Nancy, Caen, Reims et le Luxembourg, est un bel exemple de cette volonté de se préoccuper d’abord du public.

De ce point de vue, la lisibilité de la mise en scène de David Geselson contribue à cette affirmation : peu d’éléments de décors (dont la légèreté est imposée par la tournée de la coproduction), quelques projections intelligemment dosées, des éclairages subtils inscrivent cette lecture dans une perspective à la fois historique et littéraire. Historique parce que resituée en 1830, comme dans le roman de Murger qui a servi de base au livret (les costumes, très réussis, inscrivent bien l’époque), et littéraire grâce au contrepoint de textes projetés, en particulier de Baudelaire, qui dessinent l’enjeu de ce jardin des sentiments. Et l’œuvre vit d’un bout à l’autre très intensément, non par des éclats spectaculaires mais par la simple continuité d’un récit que la direction d’acteurs rend directement appréhensible.

La Bohème - Opéra de Dijon Métropole (2026) © Mirco Magliocca
La Bohème - Opéra de Dijon Métropole (2026) © Mirco Magliocca

L’autre continuité, elle est dans la fosse. À la tête de l’excellent Orchestre Dijon Bourgogne et des chœurs de Nancy, la jeune cheffe polonaise Marta Gardolinska montre une vraie maitrise de ce discours symphonique, que Puccini veut porté par un réalisme de la peinture sonore tel qu'il fasse ressembler le langage de l'opéra à celui de la vie de tous les jours, celui que tout le monde parle. Puccini imagine un grand raffinement de l’écriture pour arriver à une prouesse pareille : on ne doit pas pouvoir changer une seule note sans ruiner l’ensemble. Séduit par l’esprit burlesque et plein de fantaisie qui s’attache à l’évocation de ce Paris de 1830, il voit tout le parti qu’il peut tirer du contraste entre cette vie insouciante du Quartier Latin et l’élément lyrique et douloureux que cristallise le personnage de Mimi. Mais il faut un réel sens de l’équilibre pour parvenir à rendre le réalisme visible de ces tableaux et le dessin subtil de ces émois secrets. D’où un premier acte retenu (curieusement préludé par une sorte de complainte de Puccini, Crisantemi, qui installe une atmosphère mélancolique),alors que le deuxième, véritable scène de rue, regorge de couleurs, de rythmes jamais perdus, une joie festive qui rayonne dans les yeux et dans les cœurs. Le troisième acte est, lui aussi, joliment dessiné par Marta Gardolinska, avec une sorte de sourd pressentiment dans le premier tableau, engourdi par l’hiver et ses brouillards, que l’orchestre déploie tout en subtilité. Et le dernier acte, tout de poésie tremblante, est une manière de l’acmé d’un amour qui est pourtant voué à la mort. Le grand écrivain anglais Oscar Wilde a écrit, avec pertinence : « Cette musique est émouvante et pénètre le cœur. Puccini est un Alfred de Musset qui écrit des notes ». Et il est vrai que cette sensibilité qui émane de la musique n’est jamais sensiblerie ni sentimentalité désuète ; elle se traduit au contraire par un raffinement dans le détail qui fait de La Bohème l’opéra le plus impressionniste de Puccini, celui où, parallèlement à la vie scénique, la poésie s’installe le plus librement…

La Bohème - Opéra de Dijon Métropole (2026) © Mirco Magliocca
La Bohème - Opéra de Dijon Métropole (2026) © Mirco Magliocca

Mais il faut bien sûr des voix pour donner tous ses atouts à cette grande œuvre trop souvent regardée avec dédain : l’Opéra de Dijon les a réunies, avec d’abord le ténor américain Angel Romero, à la belle quinte aigue et aux phrasés comme des rubans enchanteurs, dès son Che gelida manina. Les autres joyeux compères de cette bohème artistique ne déméritent pas, du Marcello à la voix dorée et affirmée de Yoann Dubruque au Schaunard clair de Louis de Lavignère jusqu’au Colline d’Adrien Mathonat, voix tonnante d’une basse qui impressionne mais sait aussi émouvoir dans son bref air, « Vecchia zimarra ». On saluera aussi la Musetta flûtée de la piquante soprano canadienne Flore Valiquette, totalement à l’aise dans cette tessiture, ce qui lui permet de dessiner un joli personnage, coquette certes mais pas perruche.

Pourtant la grande voix de cette distribution, celle autour de laquelle tout tourne, c’est bien sûr Mimi – et cette Mimi, c’est Lucie Peyramaure. On suit depuis un certain temps ce grand soprano lirico-dramatique français, voix rare en France depuis le lointain souvenir de Régine Crespin : le timbre est riche, gorgé de moires et de couleurs, la ligne jamais lourde mais toujours expressive, tout est dit mais rien n’est jamais surligné. Surtout, Lucie Peyramaure investit son personnage avec une puissance émotive qui polarise chaque acte : une grande Mimi, une grande voix, pour beaucoup la révélation lyrique de l’année, et le début d’une carrière qui va vite rayonner. Tant mieux ! Elle donne à cette représentation une dimension supplémentaire, celle d’une grande dame qui sait aussi être une touchante cousette : parce qu’elle est déjà cette interprète qui fait battre le cœur. Elle est donc le parfait emblème de ce « cœur battant » que l’Opéra de Dijon veut mettre en œuvre !

Alain Duault
Dijon, mars 2026

La Bohème à l'Opéra de Dijon Métropole, du 11 au 17 mars 2026

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