Le point de vue d’Alain Duault : Elektra au plus noir du noir à l'Opéra Bastille

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« On est enveloppé et balayé d’un bout à l’autre par une force tragique » : c’est en ces termes que Romain Rolland salue Elektra dans une lettre qu’il adresse à Richard Strauss le 21 février 1909. Pourtant le chef-d’œuvre noir de Strauss ne s’est pas imposé d’emblée. Même la créatrice du rôle de Clytemnestre, Ernestine Schumann-Heink, n’était pas tendre, proclamant : « Je ne chanterai plus jamais ce rôle. Ce fut horrible. Nous étions une bande de folles… Rien ne va plus loin qu’Elektra. Nous avions vécu et atteint l’extrême limite de l’écriture vocale et dramatique avec Wagner. Mais Strauss est allé au-delà. Ses voix se sont perdues. Nous sommes bloquées ». Aujourd’hui, Elektra est un chef-d’œuvre reconnu. Ce qui ne l’empêche pas d’être une œuvre dure, extrême, d’une fulgurance presque insoutenable – et d’une implacable beauté. Le récit, retracé par Hofmannsthal avec une rare force d’évocation poétique en même temps que théâtrale, voit s’affronter Elektra, la fille d’Agamemnon, à sa mère Clytemnestre, qu’elle accuse d’avoir assassiné son père avec la complicité de son amant Egisthe, devenu son mari. La jeune sœur d’Elektra, Chrysothémis, essaie de calmer sa fureur mais en vain. Elektra n’est qu’un bloc de haine contre sa mère et elle attend le retour de son frère, Oreste, pour qu’il tue le couple infâme. Il revient en effet et Elektra le conjure de venger leur père. Le jeune homme pénètre alors dans le palais tandis qu’Elektra attend, angoissée, tournant sur elle-même comme un fauve – jusqu’à ce qu’elle entende le hurlement de mort de Clytemnestre. Bientôt, c’est Egisthe qui tombe à son tour sous le poignard d’Oreste. Alors Elektra, folle de joie vengeresse, se laisse emporter par une transe effrayante, une ivresse sauvage, une danse animale qui, comme un orgasme de mort, la tue.

Elektra, Opéra Bastille 2022

Elektra, Opéra Bastille © Emilie Brouchon

C’est saisissant et je n’ai personnellement jamais pu voir et entendre Elektra autrement qu’agrippé à mon fauteuil, comme inspirant avec les trois notes en coup de boutoir qui projettent dans cette nuit barbare – et, le souffle bloqué tout au long de cet acte déployé comme un long cri, n’expirant qu’avec le grand fracas de l’orchestre, tel un spasme répercuté qui suit l’effondrement d’Elektra. J’ai vu et entendu et ai été glacé d’épouvante il y a bien longtemps par l’Elektra de Birgitt Nilsson : à chaque fois, elle me faisait peur, comme si elle allait franchir l’énorme mur de l’orchestre pourtant déchainé contre elle par Karl Böhm et venir me saisir à la gorge.

J’ai retrouvé dans cette représentation à l’Opéra Bastille, avec l’américaine Christine Goerke, ce frisson prodigieux, dans le corps, dans les gestes – et surtout dans cette voix fuligineuse et dardée, des graves venus du fond du ventre, des médiums tranchants, des aigus projetés comme un poing, avec une incandescence de tous les instants, quelque chose d’immense. Merci à Alexander Neef d’avoir fait venir ce monument vocal à l’Opéra de Paris pour cette Elektra ! Mais l’ensemble de la distribution est à saluer, avec d’abord la Klytaemnestra d’Angela Denoke, femme fatale tout de blanc vêtue au milieu de cette noirceur de fond de tombe : la voix demeure souple, avec des phrasés sinueux, presque séducteurs, et un lyrisme qui s’affirme dans des aigus lumineux. La Chrysothemis de la lituanienne Vida Mikneviciute (remplaçant Elza van den Heever, souffrante) est une belle découverte ; on parle beaucoup depuis quelque temps de cette belle soprano : ses débuts parisiens ici ne resteront sans doute pas sans prolongement tant aussi bien sa présence scénique, pourtant dans une apparence frêle, que la beauté cristalline de sa voix au timbre liquide, avec des aigus au lyrisme affirmé donnent envie de la réentendre. Et l’Oreste marmoréen de Tòmas Tòmasson, lui aussi très impressionnant dans ce rôle tout de noblesse mortifère, convainc de la même manière.

En fait, tout est parfaitement porté par une énergie commune dans cet admirable spectacle, mené à bout de baguette par Semyon Bychkov, qui excelle aussi bien à concentrer le noyau sonore de l’orchestre et à le déployer en une lave brûlante qu’à faire ressortir tel ou tel détail sonore, des bois, des cuivres, des percussions, dans un souffle continu – et quel bel orchestre, assurément le meilleur en France aujourd’hui.

Elektra, Opéra Bastille 2022

Elektra, Opéra Bastille © Emilie Brouchon

On connaissait la mise en scène de Robert Carsen, découverte ici même en 2013 : on la retrouve avec bonheur tant tout y est évident, fluide en même temps qu’oppressant, dans cette cour sombre au sol de terre brune, avec un trou en son centre autour duquel les protagonistes tournent : est-ce la tombe d’Agamemnon, la crypte du pouvoir, le palais des assassins, l’image vertigineuse de l’inconscient ? Et tout autour d’Elektra, les servantes, dans une chorégraphie splendide, dessinent des mouvements, des rondes obsessionnelles, des enfermements compacts – tout cela sculpté par des éclairages d’une beauté affolante. Une grande réussite. Il y a assurément une hystérie fascinante dans Elektra et ce spectacle sait retrouver cette théâtralité maladive, cet incendievenu du fond des âges et du fond de l’inconscient, cette béance, cette horreur grandiose, cette poésie suffocante qui envoûte. Il est rare en effet que la violence s’avoue ainsi dans sa nudité terrible comme un effet de l’art. Richard Strauss est parvenu à faire d’un hurlement fou un opéra : ce spectacle fascinant en est la parfaite traduction musicale et théâtrale et nous laisse comme reporté à une mémoire obscure qui bouge en nous, secrète – mais ici exhibée.

Alain Duault
Opéra Bastille, 13 mai 2022

Elektra, Opéra national de Paris Bastille, du 10 au 1er juin 2022

(c) Emilie Brouchon

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