À Aix-en-Provence, Carmen demeure la plus forte

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On pouvait comprendre la raison qui avait incité Bernard Foccroulle à programmer Carmen au Festival d’Aix, lui qui a toujours manifesté une passion absolue de la liberté. Et Carmen est d’abord une héroïne de la liberté qui va jusqu’au bout d’elle-même, jusqu’à la mort même, plutôt que de renoncer, tout comme Don Giovanni, son pendant masculin, d’ailleurs programmé aussi cette année au Festival d’Aix. De ce point de vue, le choix de Dmitri Tcherniakov pour la mise en scène était une bonne idée, lui qui n’a jamais hésité à « prendre des libertés » pour révéler une œuvre, au sens photographique, c’est-à-dire pour la radiographier, l’éclairer de l’intérieur pour un « ici et maintenant » qui s’avère la plupart du temps formidablement signifiant. Sauf que, cette fois, Dmitri Tcherniakov a biaisé, a préféré éviter l’obstacle, a refusé de combattre avec ce taureau furieux qu’est cette œuvre volcanique, cette œuvre qui interroge la passion et notre rapport à la passion. Il explique, dans le programme de salle, qu’il n’aime pas cette œuvre, qu’il ne peut « ressentir la vraisemblance de cette histoire », qu’elle lui est étrangère. Il ajoute qu’on lui a « plus d’une fois proposé de la monter » et qu’il a toujours refusé. Alors pourquoi aujourd’hui la monter… sans la monter, mais en la tournant en dérision ? On a envie de lui dire : s’il n’aime pas Carmen, qu’il s’en détourne – mais n’en dégoûte pas les autres !


Carmen, festival d'Aix-en-Provence 2017 © Patrick Berger


Carmen, festival d'Aix-en-Provence 2017 © Patrick Berger

Car le point de départ du spectacle, raconté dans un prologue parlé écrit par Tcherniakov (tout comme il a « réécrit » les dialogues parlés de l’œuvre…), est qu’une jeune bourgeoise conduit son compagnon dans une sorte d’établissement pyschothérapeutique comme il en fleurit beaucoup à l’intention des gogos, où l’on comprend qu’on va le sortir de sa dépression en lui faisant jouer Carmen ! Tout cela est donc le prétexte à un jeu de rôles dans lequel les pages de l’opéra de Bizet se suivent (avec des amputations sauvages et un charcutage motivé par la seule efficacité de ce jeu de rôles) mais n’apparaissent que comme des images, des scènes plus ou moins improvisées par le personnel de cette clinique et proposées au jeune homme déprimé, invité à jouer le rôle de Don José. Ce n’est donc plus le récit de Carmen qui est donné mais le traitement d’un patient simulant Don José à travers un catalogue de scènes issues de Carmen réunies sur un protocole dont les situations sont régulièrement énoncées. Avec quelques scènes supplémentaires et énigmatiques comme l’irruption de policiers en tenue de combat !... Bien sûr, comme on pouvait s’y attendre, tout fonctionne et le déprimé « Don José » se prend au jeu (de rôle) et insiste pour aller « jusqu’au bout » – encore qu’on ne sache pas de quel « bout » il s’agit puisque, à la différence d’I Pagliacci de Leoncavallo par exemple, le « réel » ne vient jamais se superposer au jeu de rôle. Dans I Pagliacci, Canio tue « vraiment » Nedda : « le sang rouge fait du semblant le réel » pour reprendre la belle formule du psychanalyste Jacques Lacan – alors qu’ici le faux Don José, semblant avoir basculé dans sa folie et être devenu un « vrai » Don José, larde la Carmen de coups de couteau… mais celle-ci se relève, souriante, pendant que tout le monde boit le champagne. Bref, Dmitri Tcherniakov veut montrer qu’il n’est pas dupe de Carmen mais, ce faisant, reste en deçà de l’œuvre dans une parodie assez insipide, bien loin de ce qu’il sait apporter d’habitude aux œuvres dont il explore radicalement les coutures intérieures. Ici, rien de Carmen ni d’ailleurs des autres personnages n’est renouvelé, éclairé autrement, raconté avec cette vérité que porte la musique de Bizet.

D’ailleurs, les seuls moments forts sont ceux durant lesquels Dmitri Tcherniakov oublie son jeu de rôle plaqué pour laisser le drame vivre, porté par la si moderne musique de Bizet. Et là, il se souvient qu’il est un formidable directeur d’acteurs : de la séguedille instillée, murmurée, au duo ardent du 2ème acte ou encore à l’affrontement final, brûlant de passion mortifère, on assiste à des scènes fortes, théâtrales au meilleur sens du terme, qui font oublier les scories inutiles et nous (re)mettent à nouveau au cœur du brasier de désir, de liberté et de mort que concentre cette œuvre géniale. 

Il est temps de souligner que, si l’on est agacé par les maniérismes superflus de cette mise en scène snob, on rend les armes devant la puissance exceptionnelle de la dimension musicale. En commençant par la direction au scalpel mais toujours vivante de Pablo Heras-Casado, qui porte sans relâche (et malgré les interruptions causées par le jeu de rôle) cette partition qui semble plus que jamais cinglante, moderne, neuve. L’ensemble de la distribution est au plus haut niveau, avec des seconds rôles de grande classe, du Zuniga de Christian Helmer (qu’on aimerait entendre plus) au couple quasi chaplinesque Dancaïre / Remendado de Guillaume Andrieux et Mathias Vidal, en passant par Gabrielle Philiponet et Virginie Verrez pour l’autre couple, Frasquita / Mercédès. Mais, si l’on oublie le médiocre Escamillo du baryton américain Michael Todd Simpson, on tient un brelan d’as avec Elsa Dreisig, lumineuse Micaëla au timbre argenté et à la présence rayonnante, avec Michael Fabiano, voix riche de timbre, au style parfois un peu plus vériste que français mais diffusant une réelle émotion, d’autant plus perceptible qu’il est, là, au centre du jeu, avec surtout la formidable Stéphanie d’Oustrac, timbre sensuel mais qui sait se faire ambre ou braise, diction d’une rare clarté, intelligence dramatique rare, sachant épouser toutes les variétés du jeu de rôle qu’on lui assigne, de la fofolle caricaturale de la habañera à la subtile et presque inquiétante séductrice de la séguedille, jusqu’au feu de la scène finale. C’est elle la gagnante de ce jeu ! Qu’importe le reste, décors, costumes, jeu de rôle, ce qui demeure c’est Carmen, c’est cette musique ardente qui creuse loin au fond de soi et qui, dans sa nudité ou dans n’importe quel apparat, dit la vérité fuligineuse de la passion qui conduit à la mort.

Alain Duault

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