Rencontre avec Wallis Giunta : « J’aime quand je peux chanter avec tout mon corps »

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Nous avons eu le plaisir d’entendre la mezzo-soprano canadienne Wallis Giunta dans La Cenerentola à Montpellier en décembre, avant de la retrouver dans l’opéra-tango Maria de Buenos Aires à Lyon ce mois-ci. Nous n’avons donc pas pu résister à l’envie d’aller à sa rencontre, et avons découvert à cette occasion une artiste d’une grande générosité qui nous a accordé sa première interview en français. On y évoque sa carrière, son répertoire de prédilection ou ses futurs projets, notamment en France, comme la création en Europe continentale de l'opéra Breaking the Waves à l'Opéra Comique.

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Opera Online : Comment êtes-vous arrivée au chant lyrique ?

Wallis Giunta J’ai chanté toute ma vie, depuis l’âge de huit ans. J’ai débuté dans un chœur d’enfants au Canada, et j’ai chanté dans La Bohème avec ce chœur. Ca a été ma première expérience avec un opéra et le chant lyrique. J’ai trouvé cela merveilleux, et j’ai tout de suite voulu m’orienter là-dedans ! A 11 ans, j’ai donc pris des leçons de chant, mais même si j’ai toujours chanté du lyrique, je chante aussi d’autres styles : un peu de jazz, de comédie musicale, ou encore de la musique folk et populaire avec ma sœur. Elle joue de la guitare et compose, et lorsque nous étions petites, nous avons chanté et joué ensemble des chansons populaires, comme Joni Mitchell, les Beattles, etc. Nous faisions des petits concerts au Canada. C’est donc vraiment toute ma vie, je n’imagine pas d’autres possibilités de travail !

Et finalement, parmi tous ces styles musicaux, c’est le chant lyrique que vous avez préféré ?

Pour moi, c’était un choix très facile. J’aime effectivement tous les styles de musiques, mais il n’y a que la musique classique ou lyrique qui présente un challenge et un véritable accomplissement artistique et musical pour moi. C’est un art profond et complet. Les autres styles musicaux sont bien sûr tout aussi bons, mais peut-être trop « faciles » et j’ai besoin de challenge, de défis dans ma vie pour m’améliorer.

Est-ce que vous avez un répertoire de prédilection ?

J’en ai même deux : j’aime les opéras de Benjamin Britten et Monteverdi. Cela peut sembler très différent, mais je trouve qu’en réalité ils ne le sont pas tant que ça : le style musical l’est, certes, mais pour ce qui est du son, des timbres ou encore des textures, il y a en réalité une similarité entre les deux. Mais ce n’est pas pour cela que je les aime : je trouve que ces deux compositeurs ont un talent spécial pour lier le texte avec la musique, et celle-ci est parfaitement combinée avec le texte. Il y a d’autres compositeurs comme Puccini, Verdi, etc. chez qui les mélodies sont très belles, mais il n’y a pas cette égalité ou équilibre entre le texte et la musique. Avec Britten, on obtient un mélange parfait. Pour une actrice ou comédienne et aussi une chanteuse, c’est une véritable chance de pouvoir ainsi présenter les deux ensemble, simultanément. C’est la même chose chez Monteverdi, mais un peu plus chez Britten en ce qui me concerne car il s’agit d’un compositeur anglais et c’est donc plus facile dans mon cas (rire).

Vous reprenez actuellement le rôle de Maria dans Maria de Buenos Aires à l’Opéra de Lyon. Comment avez-vous abordé cette production (vocalement et scéniquement) ?

L’année dernière, avant de venir à Lyon, c’était un peu difficile parce que j’étais enceinte et que j’ai accouché. J’ai donc étudié ce rôle quand mon bébé était très petit, durant ses premières semaines et ses premiers mois. Les mélodies de Maria ont été ses berceuses ! Il connaît tous les airs de cet opéra ! C’était donc à la fois difficile et en même temps ça ne l’était pas tant que cela car je n’avais pas d’autre opéra à travailler à cause de la pandémie. Il s’agit du seul spectacle que j’ai chanté l’année passée, j’avais donc le temps de préparer ce rôle comme je le souhaitais. Pour ce qui est de la langue, la difficulté réside surtout dans l’accent : je chante souvent en espagnol, c’est assez facile pour moi, mais là il s’agit de l’argentin, ce qui est différent. Heureusement, j’avais l’aide de notre assistante chef d’orchestre de nationalité argentine. Elle m’a aidée chaque jour, en m’indiquant des corrections car les sons sont différents, comme le « s » qui se fait de manière aspirée en argentin. C’est donc très difficile de chanter avec cet accent, et c’est ce qui a été le plus gros travail pour cet opéra car la musique est assez facile. Le texte était aussi un peu dur à apprendre car il s’agit de poésie surréaliste. Habituellement, je chante avec une image de la situation en tête, mais c’était difficile ici car le texte n’est pas forcément « logique », il est très abstrait.
Avec Yaron (Lifschitz) et les acrobates, c’était un vrai plaisir. J’aime quand je peux chanter avec tout mon corps, et que je peux l’utiliser sur scène. Je ne veux pas rester statique. Cette production est donc parfaite pour moi, car je peux bouger, danser, faire du trapèze (rire) ! C’est un vrai plaisir. J’aimerais beaucoup chanter à nouveau avec cet ensemble et ces acrobates.

Dans cette production, vous chantez souvent avec un masque (à cause des mesures sanitaires liées à la pandémie). Est-ce que vous pensez que cela a un impact sur votre voix, ou votre façon de chanter ?

Pas dans ce style musical, car c’est finalement un peu comme parler : c’est très bas dans ma voix, et c’est donc la même tessiture que ma voix quand je parle. Ce n’est donc pas difficile de chanter dans ce registre. En revanche, pour un opéra comme La Cenerentola, cela ne conviendrait pas. Ce n’est pas possible, notamment pour respirer dans les notes plus aigües : le masque rentre dans la bouche. En plus, dans Maria de Buenos Aires, je n’ai pas besoin de porter le masque durant mes airs car je suis séparée des autres personnes sur scène à ces moments-là. Pour les autres moments, il ne s’agit pas vraiment de chanter, c’est quelque chose de très particulier, un peu comme chantonner. C’est comme une berceuse.
Mais de manière générale, je n’aime pas chanter avec le masque, même si pour Maria, ça va. Pour les autres productions, j’espère vraiment que ça ne sera pas nécessaire. Mon prochain opéra est Il Barbiere di Siviglia, et comme pour La Cenerentola, porter un masque n’irait pas. Si c’est nécessaire de le porter, eh bien… Je ne sais pas vraiment comment on pourrait faire. Mais j’espère que ce ne sera pas le cas car c’est au Texas, et la mentalité face au Covid est particulière !

Comme vous venez de l’évoquer, juste avant Maria à l’Opéra de Lyon, vous étiez à Montpellier pour La Cenerentola. Même si vous connaissiez déjà la production lyonnaise (puisque vous l’avez interprétée aux Nuits de Fourvière cet été), est-ce que ça n’a pas été déstabilisant d’enchaîner si rapidement ces deux spectacles et ces deux rôles ?

Dans ce sens-là, ce n’est pas un problème. En revanche, si ça avait été Maria de Buenos Aires puis La Cenerentola, sans pause entre les deux, ça n’aurait peut-être pas été bon parce que le style et la technique du chant pour Maria ne sont certes pas difficiles, mais ce n’est pas forcément bon pour la technique lyrique. J’ai donc besoin d’une petite pause pour récupérer ma voix lyrique. Heureusement, après la dernière représentation de dimanche, j’aurai un mois avant de chanter un autre opéra. Je pense que c’est nécessaire. En revanche, passer de La Cenerentola à Maria ne pose aucun problème.

C’était la première fois que vous chantiez en France ?

Non, j’avais déjà chanté à Paris en 2013, au Théâtre du Châtelet. Là aussi, ce n’était pas une production typiquement lyrique puisqu’il s’agissait de I was looking at the ceiling and then I saw the sky de John Adams ! C’était merveilleux, et ça se rapprochait du jazz. Comme je le disais, il m’arrive de chanter d’autres styles musicaux.

Vous avez notamment reçu le prix « Young Singer of the Year » aux International Opera Awards en 2018. Qu’est-ce que cela vous a apporté concrètement (dans votre carrière, et personnellement) ?

En réalité je n’ai reçu que deux prix : je ne chante pas vraiment dans les concours. Je pense que ce n’est pas pour moi. Mais d’un point de vue personnel, ce prix a été un honneur.
Pour ce qui est de ma carrière, il faut penser que dans le monde de l’opéra, en général, on prévoit nos plannings environ trois années en avance. Ce prix était en 2018, et donc trois ans plus tard, nous étions en pleine pandémie. Pour moi, les projets et les résultats concrets qui découlent de ce prix ont tous été annulés. La première année de la pandémie aurait dû être pour moi une année très différente des autres et même une année charnière : mes débuts avec le London Symphonie, le London Philharmonie, avec le maestro Nezet-Seguin et l'Orchestre du Metropolitan Opera de New-York, au Concertgebouw Royal, au Covent Garden à Londres, et encore d’autres projets très importants. Mais tous ont été annulés. Je dois maintenant réussir à « réparer » cela, mais je ne suis pas seule : tous les chanteurs ont connu ces annulations. Toutefois, c’est particulièrement dommage en ce qui me concerne car 2020 et 2021 auraient dû être un nouvelle étape dans ma carrière, et je n’ai donc pas pu la passer. J’ignore si j’aurais une autre chance de le faire d’ailleurs. J’espère que oui, mais ce n’est pas certain parce que le monde a changé.
Je suis tout de même heureuse car cette saison reste bénéfique pour moi : je chante ici à Lyon, à Montpellier, à Dallas, à San Francisco… Je suis donc heureuse, mais cela reste différent.

Aura-t-on le plaisir de vous entendre à nouveau sur des scène françaises ou européennes ?

Oui ! J’aime beaucoup vivre et chanter ici. Je le préfère même à bien d’autres pays car ici, la culture a un véritable intérêt dans le chant lyrique et la musique classique. Je suis acceptée dans ce milieu, il m’accueille et j’y suis très à l’aise. En Amérique du Nord, c’est parfois difficile de trouver des gens qui aiment l’opéra et qui veulent s’y rendre. Je trouve également que la qualité des orchestres ici est vraiment excellente, et souvent meilleure que là-bas. Donc j’aime beaucoup vivre et travailler en Europe, et en France bien sûr. Lyon est d’ailleurs ma ville préférée, on peut vraiment y vivre : Paris est fantastique, mais c’est trop. C’est un peu comme la différence entre Londres et Leeds (où j'habite en ce moment) en Angleterre : ce n’est pas forcément grand, mais ce n’est pas petit non plus.
Par ailleurs, pour chanter, je vais déménager cet été avec ma famille à Vienne, pour deux ans. Je souhaite rester en Europe pour ma carrière, même si bien sûr j'aime mon pays d'origine, le Canada, et que j’y chante souvent. Mais y vivre et y faire carrière n’est pas vraiment possible pour le moment.
Enfin, je reviendrai en France pour un opéra créé il y a quelques années seulement. Ce n'est pas une première mondiale, mais ce sera la première fois qu'il sera joué en Europe continentale : il s’agit de Breaking the Waves. J’ai chanté cet opéra juste avant la pandémie en Australie et en Ecosse. Il a été créé par la compositrice américaine Missy Mazzolli et le librettiste canadien Royce Vavrek. L’opéra est assez nouveau, et je le chanterai donc en 2023 à l’Opéra Comique, à Paris.

Propos receuillis par Elodie Martinez le 21 janvier 2022

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