Rencontre avec Tassis Christoyannis, Eletski à l'Opéra National du Rhin

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Avant d'incarner deux rôles majeurs du répertoire verdien à l'Opéra national de Bordeaux la saison prochaine (Rodrigo et Simon Bocccanegra), c'est dans un ouvrage russe que l'on retrouve le baryton grec Tassis Christoyannis, qui chante le personnage d'Eletski dans la nouvelle production (signée par Robert Carsen) de La Dame de pique, à l'Opéra National du Rhin. Nous l'avons rencontré au lendemain de la première, qui a récolté un beau succès.

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Opera-Online : Avant tout, comment se fait-il, vous l'Athénien, que vous parliez un français aussi parfait ?

Tassis Christoyannis : J'aimerais bien qu'il le soit, mais il ne l'est pas tant que ça ! Sinon tout simplement parce que je l'ai appris à l'école, et que je fais une carrière essentiellement en France. Cela dit, en tant que chanteur, j'attache beaucoup d'importance à la vibration corporelle qui est intrinsèquement liée à la langue. Notre instrument vocal se forme d'abord avec notre langue maternelle, et dès que je dois chanter dans une autre langue que le grec ou l'italien, j'essaie de créer la relation la plus profonde possible avec la nouvelle langue de manière à ce que mon corps vibre au diapason avec elle. C'est par ailleurs un plaisir que de nager naturellement dans un idiome, et surtout la langue française qui est très noble et très sensuelle.

Quel a été votre premier engagement pour une représentation scénique ?

C'était un opéra contemporain grec qui a été créé à Londres en mai 89. Mais mon premier grand rôle a été dans Ernani, à l'Opéra National d'Athènes. Dès le début, je voulais chanter et me spécialiser dans le répertoire verdien.

Le simple regard jeté sur les dernières années de votre carrière peut facilement être dérouté par la diversité des profils vocaux et psychologiques, votre éventail stylistique très large. Vous donnez l'impression d'être protéiforme...

Oui, cela va jusqu'au folklore grec que j'adore chanter dans mon pays. Cela dit, je crois qu'aujourd'hui, pour faire carrière, il vaut mieux se concentrer sur une typologie vocale, mais je m'y refuse, à titre personnel, et veut garder cette liberté de tout chanter. C'est une richesse que de pouvoir chanter du baroque, comme de la musique contemporaine, et de passer d'une langue à l'autre.

Vous chantez actuellement le rôle d'Eletski dans La Dame de Pique à l'Opéra National du Rhin, bientôt Chorèbe dans Les Troyens à Genève, puis Rodrigo dans Don Carlo à Bordeaux et à Strasbourg. Comment définiriez-vous votre voix et vers quels types de répertoire ou de rôles souhaitez-vous vous tourner au cours des prochaines années ?

Je suis un baryton lyrique, pas un baryton à la voix puissante comme on les préfère souvent. Je suis plus un baryton noble plutôt qu'un baryton à la voix noire et mordante. Je me soucie plus de phrasé que de volume sonore. Pour ce qui est de l'avenir, je cherche surtout à mûrir mes personnages, tant au niveau psychologique que vocal, comme Macbeth ou Simon Boccanegra que je vais chanter à Bordeaux la saison prochaine, comme vous venez de l'énoncer. Ces personnages correspondent aussi à ma maturité physique, moi qui approche de la cinquantaine. Sinon, un rôle que je n'ai pas encore abordé et qui me plairait bien d'interpréter, c'est Iago dans l'Otello de Verdi.

Quel est votre premier réflexe quand on vous propose un nouveau rôle et de participer à une nouvelle production ?

Pour un nouveau rôle, je commence par lire la partition et cherche à savoir si le personnage est intéressant, s'il évolue au cours de l'intrigue. Quant à une nouvelle production, je n'ai pas vraiment mon mot à dire, on arrive toujours un peu comme de la pâte à modeler, et on suit les indications du metteur en scène.

Vous avez participé l'an dernier Au Festival de Glyndebourne à une Traviata, Quels souvenirs gardez-vous de cette production de Tom Cairns ?

Le premier souvenir que je garde, c'est la rencontre avec le chef d'orchestre, Sir Mark Edler. C'est peut-être le travail le plus profond que j'ai jamais fait sur une partition. Avec lui et avec Ivan Fischer aussi. Quant à la production de Tom Cairns, c'était très spécial. On m'a dit que c'était très réussi, mais étant sur le plateau, je n'ai pas pu apprécier le spectacle « dans son ensemble », notamment les projections vidéos. Cela dit, il me semble meilleur scénographe que grand directeur d'acteurs. En même temps, il est arrivé tardivement car ce n'est pas lui qui devait monter le spectacle au départ, et peut-être aura t-il manqué de temps pour approfondir cet aspect de son travail. Mais j'aimerais bien retravailler avec lui, car si sur cette Traviata il était plutôt concentré sur les images, c'est néanmoins un homme qui a beaucoup d'intuitions.

Quelques mots sur votre partenaire Venera Gimadieva, la nouvelle diva du Bolchoï, qui fut une révélation pour beaucoup ?

D'abord c'est une chanteuse qui a une très belle voix mais qui, en plus, est une très belle femme. Elle a par ailleurs ce rayonnement intérieur qui fait d'elle une très grande comédienne. Beaucoup de russes avec lesquels j'ai eu l'occasion de travailler sont par ailleurs un peu froids. Cela vient des mentalités sans doute, mais aussi de la barrière de la langue car peu parle l'italien, et souvent mal l'anglais. La communication hors plateau est donc souvent très limitée. Venera est au contraire très chaleureuse, et surtout très réceptive à ses partenaires pendant les représentations. Son aura m'a permis de me transcender, je crois, pendant le duo du deuxième acte.

Y a-t-il des metteurs en scène qui vous ont marqué et avec qui vous aimeriez travailler ?

Oui, à commencer par Christoph Loy. On a beaucoup travaillé ensemble, notamment à Düsseldorf et à Genève. Il y aussi Richard Jones avec qui j'ai fait Falstaff à Glyndebourne. Avec eux – comme avec Carsen d'ailleurs – on travaille beaucoup sur la psychologie des personnages, et ce sont de grand directeurs d'acteurs, qui aiment aller au fond des choses.

Oui, on sent que l'aspect théâtral du métier est très important pour vous. Avez-vous étudié l'art dramatique ?

Il était impensable pour moi d'apprendre le chant sans apprendre le jeu scénique dans le même temps, mais aussi la danse. Etre sur scène et chanter n'est pour moi pas suffisant. J'aime travailler mon jeu de scène, approfondir la psychologie de mes personnages, exploiter toutes leurs facettes. J'adore proposer des choses, des idées aux metteurs en scène, certains sont à l'écoute et d'autres restent figés dans leurs idées...

Vous avez enregistré l'an dernier, chez le label Aparté, des Mélodies de Félicien David, inédites au disque. Quelle est la raison qui a présidé à cet enregistrement d'un compositeur ignoré de bien des mélomanes français ?

On revient ici à vote première question, et c'est d'abord pour l'amour de la langue française que je me suis intéressé à ce répertoire. J'ai ensuite fait confiance aux frères Dratwicki qui m'ont proposé d'enregistrer de Mélodies de ce compositeur, que je ne connaissais pas. Ils m'ont en fait concocté tout une liste de compositeurs français du XIXe siècle dont je pourrais chanter des Mélodies. J'interpréterai ainsi la saison prochaine - au Palazetto Bru Zane de Venise -, des œuvres d'Edouard Lalo puis de Benjamin Godard. Il y a des pans entiers de musique française – notamment du XIXe siècle - qui méritent d'être redécouverts et défendus !

Propos recueillis à Strasbourg par Emmanuel Andrieu

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