Rencontre avec Laurence Equilbey, avant le concert des 30 ans d’accentus

Xl_laurence_equilbey_4___julien_benhamou © Julien Benhamou

Le chœur de chambre accentus, fondé par Laurence Equilbey, souffle cette année ses 32 bougies. Dans quelques jours, 4 concerts officialisent les 30 ans que la COVID n’avait pu permettre de célébrer en 2021. Nous revenons avec la chef sur cette palpitante histoire entre résidences, projets multidisciplinaires et transmission, enrichie par la création d’Insula orchestra (ensemble sur instruments d’époque) en 2012 et de l’ouverture de La Seine Musicale en 2017.

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Quand vous avez créé accentus dans les années 90, il y avait très peu de chœurs professionnels en France. Aujourd’hui, où en est-on ?

Laurence Equilbey : La situation est bien meilleure, de nouveaux chœurs professionnels naissent de plus en plus, avec des projets pertinents et cohérents, soutenus par la puissance publique et le mécénat. Dans les années 90, pour aborder certains répertoires, il n’y avait pas d’autre choix que de créer son propre ensemble. Maintenant, il existe aussi des structures de formation comme le Chœur de jeunes du Centre de Musique Baroque de Versailles et la Maîtrise Notre-Dame de Paris. On a aussi réappris une technique de chœur grâce aux cultures nordique et germanique, réintroduites en France par Michel-Marc Gervais et Eric Ericson.

accentus a lancé en 2017 le Cen, centre de ressources d’art choral, puis est devenu le premier Centre national d’art vocal en 2018. Quand vous entreprenez, ressentez-vous le besoin d’institutionnaliser en structures pérennes ?

Je sais ce qui m’a manqué quand j’avais vingt ans, et donc je suis heureuse d’avoir réussi à fabriquer des ressources utiles, de les partager avec des personnes qui débutent. Je me rappelle encore combien il était difficile de trouver des ressources linguistiques, des locaux pour répéter et des partitions. J’espère que tout ce travail accompli laissera des traces, que la structure que nous avons créée et que les valeurs que nous avons martelées puissent durer, tout comme le dynamisme dans le numérique et les projets européens.

Comment définiriez-vous le son d’accentus ?

Je crois que nous nous situons à une frontière géographique comme à une frontière du son. Les Anglais apprécient l’harmonie claire et droite ; les Scandinaves et les pays germaniques ont en plus le goût des graves riches. accentus est un chœur de chambre à trente-deux, avec quatre pupitres de tessitures, chacun divisé en huit lignes ayant chacune des caractéristiques vocales. Nous constituons les équipes à partir de ces lignes individuelles pour que les pupitres constituent un « triangle » : plus on va vers l’aigu, plus la voix est fine et non vibrée ; plus on va vers le grave, plus la voix est charnue. accentus est donc cet empilement de triangles. C’est pour cela que le canon sonore global d‘accentus reste le même y compris quand les individus changent.

Vous avez constitué un programme presque 100% Mendelssohn pour les 30 ans d’accentus…

« Au vu de l’évolution du projet d’accentus vers davantage d’opéras et d’oratorios, j’avais envie d’un concert à la fois sacré et profane, qui puisse montrer la palette des possibles au sein d’un univers cohérent. »

Pour les 10 ans, nous avions fait un programme best of. Pour les 20 ans, une tournée pot-pourri, ainsi que La Création de Haydn à la Salle Pleyel. Au vu de l’évolution du projet d’accentus vers davantage d’opéras et d’oratorios, j’avais envie d’un concert à la fois sacré et profane, qui puisse montrer la palette des possibles au sein d’un univers cohérent. La première partie, sacrée, inclut des œuvres rares comme le Christus, et quelques motets a cappella. Le surgissement de Fragmenta passionis de Wolfgang Rihm est un clin d’œil à toutes nos créations des 30 dernières années. Dans la deuxième partie, presque païenne, j’ai voulu une œuvre très virtuose qui réponde à la partie sacrée, d’où La Première Nuit de Walpurgis. En plus de Hilary Summers, avec qui j’avais déjà pu l’interpréter, j’ai rassemblé des solistes proches de notre projet : des fidèles (Stanislas de Barbeyrac et Florian Sempey) et une jeune chanteuse (Hélène Carpentier). Ce n’était pas une volonté au départ de faire figurer Mendelssohn dans les deux parties, mais c’est un compositeur que nous avons beaucoup pratiqué, notamment en enregistrant la quasi-totalité de sa musique a cappella.

Pour ce concert, vous intégrez Insula orchestra, dont vous êtes la directrice musicale. En quoi le son « originel » sur instruments d’époque fait-il découvrir la musique autrement ?

C’est un son qui m’a « réveillée » en Autriche, grâce à Nikolaus Harnoncourt. J’avais vingt ans, je n’aimais pas trop le style classique, et j’ai soudain changé de vision sur Mozart. Ces sonorités sont du pain bénit pour l’éducation et la transmission car elles allient la modernité, la subtilité et l’ « urgence », dans un langage très accessible pour les jeunes. Les cordes sont plus calligraphiées, on peut phraser plus avec moins de puissance. Insula orchestra permet en tout cas d’interpréter davantage de répertoire baroque et classique avec accentus, car il était autrefois souvent assez coûteux d’inviter des orchestres indépendants allemands ou anglais.

« On attend toujours une réinterprétation des chefs, mais il faut le faire avec le plus de sincérité possible, par rapport à une volonté supposée du compositeur ou de la compositrice.»

Votre désir de fidélité aux œuvres est-il aussi une peur de trahir ?

On trahit de toute façon, c’est une culture de compromis : les salles sont bien plus grandes qu’à l’époque, les instruments sont pour la plupart des copies, et chacun a sa propre interprétation d’un fait historique. On attend toujours une réinterprétation des chefs, mais il faut le faire avec le plus de sincérité possible, par rapport à une volonté supposée du compositeur ou de la compositrice. Cette forme de respect de l’auteur ou de l’autrice, historiquement informée, me semble assez partagée dans le monde artistique. Évidemment, on s’approprie toujours à un moment la musique, mais ça ne m’intéresse pas du tout d’y mettre mon égo ! J’ai créé beaucoup d’œuvres contemporaines, je connais donc la relation d’un compositeur avec son texte. Le moindre détail compte.

Vous êtes habituée aux collaborations interdisciplinaires : une interface numérique en lien avec la mise en scène de Carlus Padrissa (La Fura del Baus) dans Pastoral for the Planet, la danse avec Yoann Bourgeois dans le Requiem de Mozart, l’installation vidéo avec Mat Collishaw dans le Requiem de Fauré... Qu’est-ce qui vous attire dans cette diversité de formats ?

Les arts visuels sont devenus très importants dans notre vie à tous, et permettent de situer la lecture des œuvres à un autre niveau. C’est aussi une scène où il y a à mon sens plus d’oxygène que dans la musique. La seule façon de se rencontrer non-bourgeoisement, c’est de faire quelque chose ensemble. D’aussi loin que l’opéra soit opéra, une matière dramatique donne toujours envie d’être mise en scène. Les deux dernières balades de Robert Schumann ont une dramaturgie serrée, elles ressemblent à de petits opéras de 40 minutes : sur le projet La Nuit des rois, nous avons donc cherché de nouvelles écritures avec Antonin Baudry, qui vient de la bande dessinée et du cinéma, pour offrir une approche innovante. Pour Pastoral for the Planet, j’avais envie de participer d’un point de vue artistique à l’alerte climatique. Ce n’est pas notre place de faire de la politique en musique, mais nous pouvons prendre en main certains enjeux majeurs.


© Antoine Saito

Vous êtes en charge d’une partie de la programmation à La Seine Musicale, à l’Auditorium Patrick Devedjian. Comment procédez-vous au sein d’une offre culturelle déjà riche en Île-de-France ?

Il faut effectivement étudier avant toute chose cet écosystème francilien, et ce qu’il serait utile de programmer. Avec notre programmation assez réduite d’une soixantaine de dates, nous sommes un complément de la Maison de la Radio et de la Musique, et de la Philharmonie de Paris. Nous nous concentrons sur plusieurs axes, en veillant précisément à l’équilibre hommes-femmes (chefs et solistes) dans la programmation : artistes émergents, orchestres sur instruments d’époque – pour qui l’acoustique de l’Auditorium Patrick Devedjian est idéale –, orchestres français et internationaux (Cincinnati Symphony Orchestra, Helsinki Philharmonic Orchestra, Bergen Philharmonic Orchestra...), projets jeune public. Lors d’un colloque international, en juin prochain, nous allons lancer une nouvelle plateforme de ressources sur la pratique orchestrale, la Documenta.eu.

Vous êtes citée par le personnage de Cate Blanchett dans le film de fiction Tár, de Todd Field, racontant le quotidien réaliste d'une directrice musicale des Berliner Philharmoniker. En quoi représenter une femme chef dans un film peut faire changer les consciences ?

« (...) avec seulement 6% de femmes chefs en France, le plafond de verre est loin de s’être effondré. Une proportion à 15 ou 20% devrait sonner plus juste ! »

« Le monde de la transmission et de l’inclusion est un terrain énorme et fantastique, que nous aimons énormément mettre en pratique. Cela permet aussi d’apprivoiser autrement notre matière, de mieux la comprendre. »

Il y a effectivement plus de podiums féminins dans la société. En revanche, avec seulement 6% de femmes chefs en France, le plafond de verre est loin de s’être effondré. Une proportion à 15 ou 20% devrait sonner plus juste ! Le film se passe post-pandémie, mais ce n’est pas demain la veille que le Philharmonique de Berlin aura une directrice musicale ! Avec ce pouvoir, cette chef se met à avoir des comportements inadmissibles, et finit par chuter. Elle est donc mise sur un pied d’égalité avec n’importe quel chef qui dérive. Et en ce sens, je trouve le film très réussi, en plus de toucher à des sujets actuels comme la cancel culture. J’aime aussi qu’elle soit tout de suite assimilée aux grands, bien qu’étant une des premières. Si on avait vu ses difficultés en tant que femme, cela aurait été contre-productif. Marin Alsop a réagi contre la façon dont la chef était représentée dans le film, en arguant que le public allait toutes les imaginer comme cela. En tout cas, je ne sais pas si ce film aura un résultat par rapport à la programmation des femmes. Les institutions doivent se mettre à en programmer davantage, et pas toujours les mêmes, pour éviter de trop les exposer et qu’elles n’explosent en vol. Ce n’est pas un service à leur rendre.

Le film rend compte aussi des rôles que doit endosser un ou une chef, au-delà de l’artistique…

Oui, le soft power y est très bien exprimé. Je me suis reconnue dans tout ce travail demandé aujourd’hui à un chef, et dans la façon dont notre rôle a évolué depuis que j’ai commencé. La psychologie des musiciens est désormais importante à prendre en compte, au même titre que la gestion d’une équipe administrative. Depuis une quinzaine d’années, on ne peut plus non plus imaginer un projet artistique sans son corollaire éducatif. Non seulement les tutelles les imposent, mais cela devient presque une seconde nature. Le monde de la transmission et de l’inclusion est un terrain énorme et fantastique, que nous aimons énormément mettre en pratique. Cela permet aussi d’apprivoiser autrement notre matière, de mieux la comprendre.

Propos recueillis par Thibault Vicq le 1er mars 2023

Concert « 30 ans ! » d’accentus, avec Insula orchestra :
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à l’Auditorium Rainier III (Monaco), pendant le Printemps des Arts de Monte-Carlo, le 12 mars 2023
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à l’Arsenal (Metz) le 15 mars 2023
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à la Philharmonie de Paris le 16 mars 2023 (concert diffusé en direct, à 20h, sur France Musique et Arte Concert)
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à La Seine Musicale (Boulogne-Billancourt) le 18 mars 2023

La Nuit des rois, à partir des dernières balades de Robert Schumann, à La Seine Musicale (Boulogne-Billancourt) du 12 au 15 mai 2023

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