Ernani, l’opéra des commencements

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Parmi les opéras de Verdi, Ernani est donné relativement rarement et l’œuvre reste parfois méconnue. Alors que l’Opéra de Monte-Carlo en programme une nouvelle production (signée par le metteur en scène Jean-Louis Grinda, avec Ramon Vargas dans le rôle-titre donnant la réplique notamment à Ludovic Tézier et Svetla Vassileva), nous revenons sur la genèse de cet « opéra des commencements » dans l’œuvre de Verdi. De quoi mieux appréhender l’œuvre dans son contexte historique.

Le 9 mars 1844, deux ans jour pour jour après le triomphe de Nabucco à la Scala de Milan, Verdi est ovationné par les Vénitiens totalement conquis par la fougue d’Ernani qui marque avec panache l’entrée du maestro à la Fenice. Ce cinquième opéra est celui de tous les commencements.

C’est la première création de Verdi pour la prestigieuse scène de Venise dont le public passe pour un des plus exigeants. Annonçant la création vénitienne d’autres chefs-d’œuvre comme Rigoletto (1851) ou La Traviata (1853), le formidable succès d’Ernani assure la consécration définitive du compositeur qui sera désormais sollicité par tous les directeurs d’opéra d’Italie, mais aussi d’Europe. A Vienne, Paris ou Londres, tout le monde veut du Verdi…Commence alors ce que le maestro a appelé lui-même ses « années de galère » durant lesquelles il lui faut produire encore et toujours pour satisfaire l’engouement d’un public passionné.

C’est la première collaboration de Verdi avec un jeune librettiste débutant, Francesco Maria Piave, qui deviendra son meilleur complice pour dix de ses opéras. Une abondante correspondance révèle leurs échanges parfois conflictuels, dont le musicien ressort presque toujours vainqueur. Ernani inaugure un mode de fonctionnement qui tend vers toujours plus de liberté vis-à-vis des contraintes qui entravaient l’inspiration des compositeurs. Verdi recherchait un livret « grandiose et passionné » dans lequel on trouverait « beaucoup de feu, énormément d’action et de la concision ». Désireux de s’investir pleinement dans l’écriture du livret qu’il façonne par de continuelles corrections, il prend l’habitude, assez rare à l’époque, d’imposer ses choix dramaturgiques même s’ils contredisent les exigences de la censure autrichienne très active à Venise. Force des caractères, brièveté du drame et situations extrêmes doivent pleinement concourir à la tension dramatique portée par les rythmes ardents et les couleurs contrastées d’une orchestration flamboyante. Le librettiste doit apprendre à « composer » avec les exigences du maestro !

C’est la première incursion de Verdi dans l’univers de Victor Hugo dont la répugnance pour la musique allait jusqu’à interdire qu’on en « déposât le long de ses vers ». Si l’œuvre de l’auteur le plus emblématique du romantisme avait tout pour séduire le compositeur, qui récidivera avec Rigoletto, la réciproque était loin d’être vraie. Verdi fut immédiatement séduit par l’idée de mettre en musique le drame de Victor Hugo, Hernani, qui avait donné lieu en 1830 à une fameuse « bataille » entre les « classiques » et les « romantiques » sous les lambris dorés de la Comédie-Française. Ce drame centré sur l’affrontement d’individualités passionnées lui permettait de se renouveler en s’éloignant des grandes fresques politiques et religieuses que constituaient Nabucco et Les Lombards. L’intrigue resserrée dans les limites de la sphère intime gagne en intensité. Le fait que la scène de la Fenice soit de plus petite dimension que celle de la Scala, contribue aussi à l’effacement des chœurs au profit de personnages dont Verdi cherche à rendre les passions par une invention mélodique exceptionnelle. Mais quand Ernani fut repris à Paris en 1846, Victor Hugo, indigné par les modifications apportées à son drame, alla jusqu’à interdire l’utilisation du titre. L’ouvrage de Verdi devint Il Proscritto di Venezia et tous les noms des personnages furent modifiés pour éviter tout rapprochement indésirable avec l’œuvre du poète…

C’est la première partition où s’annoncent les trois archétypes de voix masculines dont toutes les ressources dramatiques seront exploitées dans les œuvres à venir. Ernani, jeune héros passionné, est le prototype du ténor romantique aux accents ardents qui deviendra le ténor « lirico spinto ». Franco Corelli (ci-contre) et Luciano Pavarotti seront deux interprètes majeurs de ce rôle. Don Carlo, roi d’Espagne devenu empereur, se déprend des caprices amoureux de la tyrannie pour accéder à la dignité impériale qui conduit à la clémence. Baryton aux accents ambigus et désenchantés, il inaugure une lignée de rôles verdiens qui témoignent de la prédilection du compositeur pour ce type de voix noble à la tessiture aigüe. L’air « O de’ verd’anni miei » où se mêlent les inflexions jumelles du violoncelle, est un magnifique exemple de cette ambigüité poignante faite d’orgueil et de nostalgie. Silva, l’oncle abusif, obstiné dans son inflexible cruauté, est le premier des grands rôles de basse qui culmineront avec les terribles éclats et la glaçante férocité du grand Inquisiteur de Don Carlo.

Ernani, apparaît donc comme un véritable laboratoire d’où procéderont des œuvres majeures comme Rigoletto (1851), Le Trouvère (1853) ou Un Bal masqué (1859). Opéra des commencements et du renouvellement, il mériterait une place plus conséquente dans l’ensemble des représentations verdiennes à travers le monde.

Catherine Duault

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